Qu'est-ce que la croissance de l'homme ? Lorsqu'il s'agit de l'homme déchu, dont la nature est abîmée par la chute, on entend d'ordinaire par croissance avant tout le processus de formation et de développement physique de l'homme. En second lieu, on parle de la formation et du développement...
Qu'est-ce que la croissance de l'homme ? Lorsqu'il s'agit de l'homme déchu, dont la nature est abîmée par la chute, on entend d'ordinaire par croissance avant tout le processus de formation et de développement physique de l'homme. En second lieu, on parle de la formation et du développement psychiques. Et seulement ensuite, et pas toujours, on commence à parler de formation et de développement spirituels. On entend d'ailleurs habituellement par là non le développement spirituel au sens propre, mais quelque chose qui le remplace souvent dans le monde déchu : par exemple le développement intellectuel ou esthétique.
Pourtant, la vie spirituelle n'a pas de rapport direct ni avec l'intellect ni avec les expériences esthétiques. La vie spirituelle, ce sont les relations qui unissent l'homme à Dieu et aux autres hommes. Et elle commence dans cette profondeur de la personne humaine où naît la volonté et où respire le souffle de vie que Dieu donne à chacun de nous lors de la création.
Ce souffle est le fondement de notre vie spirituelle et l'unique possibilité d'une véritable communion avec Dieu. Car le souffle de vie vient de Dieu ; il est une sorte de théophanie intérieure, une présence de Dieu en nous qui est toujours avec nous. Et sans la chute, nous aurions pris conscience en nous de cette présence à chaque année de notre croissance : la croissance physique et psychique aurait été accompagnée d'une croissance spirituelle.
Dans le monde déchu, tout n'est pas si simple : l'homme peut y grandir physiquement tout en restant un nourrisson spirituel, et il peut vivre toute sa vie « consciente » sans prendre conscience en lui de l'essentiel, de ce souffle qui le relie à Dieu. Mais si, même dans le monde déchu, l'homme cherche pourtant une véritable conscience et n'ignore pas en lui ce don de Dieu qu'il possède, ce souffle de vie qui lui a été donné à sa naissance, il finit par recevoir Dieu en lui selon la mesure que Dieu lui ouvre. La même chose est vraie de Jésus : Lui aussi est Homme, comme nous.
Précisément Homme avec une majuscule, non moins, mais plus que chacun de nous. Parce que, contrairement à chacun de nous, Sa nature humaine fut dès le commencement parfaitement libre du péché originel. Et parce que Sa mesure de plénitude spirituelle fut absolue dès la conception : c'était la mesure de la plénitude absolue de Dieu, qui fit de Lui le Dieu-homme. Mais, comme tout homme, Il devait grandir spirituellement et physiquement, en prenant conscience en Lui de Sa mesure, de la plénitude de Sa propre vie spirituelle. En ce sens, Jésus ne se distinguait pas de tout autre homme. Mais les résultats de Sa croissance spirituelle et physique furent uniques, comme on pouvait l'attendre du Messie et du Fils de Dieu.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.