Dans l'Évangile, il y a beaucoup de paraboles racontées par le Sauveur sur les riches, sur la richesse, sur sa signification dans la vie et sur la vie elle-même. Parfois, comme dans le cas présent, les paraboles étaient liées à une situation concrète...
Dans l'Évangile, il y a beaucoup de paraboles racontées par le Sauveur sur les riches, sur la richesse, sur sa signification dans la vie et sur la vie elle-même. Parfois, comme dans le cas présent, les paraboles étaient liées à une situation concrète: on demande à Jésus de régler, comme on dirait aujourd'hui, un litige d'héritage, et Il refuse en déclarant que de tels litiges ne relèvent pas de Lui. La parabole devient alors l'illustration de Ses paroles, l'explication de Son refus de s'occuper du partage du bien d'autrui. Pourtant la demande adressée à Jésus témoignait précisément de Son autorité aux yeux de ceux qui s'adressaient à Lui, de la reconnaissance du fait que Lui, Jésus, saurait procéder au partage de l'héritage justement et conformément à la Torah. Chez les Juifs de l'Antiquité (et par la suite aussi), on allait souvent, pour des questions que les païens règlent d'ordinaire devant les tribunaux, vers les maîtres de la Torah et les rabbins savants, qui les tranchaient, y compris les problèmes liés au droit familial, successoral et patrimonial. En principe, n'importe qui pouvait être juge s'il connaissait la Torah, pouvait prendre une décision conforme à la Torah et si les parties en conflit lui faisaient confiance. Ce genre d'arbitrage était largement répandu dans la société juive à toutes les époques.
Voilà donc que l'on demande à Jésus de devenir un tel juge dans une affaire d'héritage, et Il refuse. Puis, ayant refusé, Il raconte cette même parabole de celui que nous appelons d'ordinaire le riche insensé. On peut avoir l'impression que, par cette parabole, Jésus veut seulement nous dire qu'il vaut mieux être pauvre que riche, car il est alors plus simple d'entrer dans le Royaume. En réalité, tout est un peu plus complexe. La pauvreté aussi, les hommes la vivent de manières différentes.
Le message principal est ailleurs: la vraie vie authentique de l'homme ne dépend pas de ses biens. La vie de l'homme, non seulement la vie spirituelle, mais la vie tout court, n'est pas déterminée par ce qu'il possède ni par la quantité qu'il possède, mais par qui il est et ce qu'il est. On peut être pauvre ou riche; la question principale est de savoir à quoi l'homme lie sa propre personne, son «moi», où se trouve, pour parler le langage de l'Évangile, son trésor. Car là où est son trésor, là aussi est son cœur. Là est sa vraie vie.
Si elle se trouve liée à ce que l'homme peut facilement perdre, ne serait-ce qu'en mourant, alors sa vie prendra fin au moment où il se séparera de ce qu'il ne peut ni prendre ni emporter avec lui. Alors, au moment de quitter la vie terrestre, la seule réalité absolue pour l'homme sera la séparation, la perte, la mort. Quant à la vie, cette vie du Royaume dont il aurait pu vivre en plénitude, l'homme ne la connaîtra pas. Ici, pourtant, c'est son propre choix. À chacun le sien.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.