La lecture d’aujourd’hui nous propose deux épisodes liés au sabbat et à la manière dont Jésus comprend le sabbat. L’un d’eux décrit une situation bien compréhensible pour tout Juif orthodoxe...
La lecture d’aujourd’hui nous propose deux épisodes liés au sabbat et à la manière dont Jésus comprend le sabbat. L’un d’eux (v. 1-5) décrit une situation bien compréhensible pour tout Juif orthodoxe. Au jour du sabbat, aux temps évangéliques comme aujourd’hui, s’appliquait une multitude d’interdits réglant ce que le judaïsme considère comme un travail, interdit le jour du sabbat par le quatrième commandement. Les systèmes de ces interdits rituels pouvaient varier quelque peu d’une école rabbinique à l’autre, mais tous avaient déjà, au fond, largement perdu leur sens spirituel pour ne garder qu’une fonction strictement religieuse. Le but du commandement du sabbat était de détourner l’homme de ses occupations quotidiennes afin qu’au moins un jour sur sept il le consacre entièrement à Dieu, en oubliant ses propres affaires. Or le système d’interdits rituels formé après l’exil de Babylone ne reposait pas sur cette tâche spirituelle et pratique, mais sur des critères théologiques plus ou moins formels qui définissaient telles ou telles actions comme du travail. Toutes ces actions étaient bien entendu interdites le jour du sabbat, et le fait de frotter des épis, même avec les mains et en très petite quantité (v. 1), était formellement assimilé à moudre du grain et comptait parmi les actions interdites.
En réponse, Jésus renvoie à des événements de l’histoire de l’ancien Israël (v. 3-4), faisant allusion à une règle rabbinique bien connue des pharisiens, qui permettait de violer les interdits du sabbat si cela était nécessaire pour sauver la vie d’un homme ou d’un animal domestique. Plus encore, il rappelle à ses interlocuteurs que, pour sauver une vie, on transgressait autrefois même les normes de pureté rituelle: donner le pain sacré à quelqu’un qui n’était pas prêtre revenait en effet à profaner ce pain.
Bien sûr, si les disciples de Jésus étaient morts de faim et n’avaient eu aucune autre nourriture, on leur aurait permis de froisser autant d’épis qu’il leur fallait pour ne pas mourir de faim; dans ce cas, froisser des épis n’aurait pas été une violation du sabbat. Mais il aurait fallu pour cela que la menace de mourir de faim soit inévitable pour eux. Jésus, lui, regarde le sabbat autrement: il dit que, dans le Royaume, le sabbat n’est pas un système de limitations rituelles, mais la plénitude de la communion avec Dieu, inséparable de Celui qui a apporté le Royaume dans le monde (v. 5).
Le second épisode (v. 6-11) décrit la guérison par Jésus de l’homme à la main desséchée. Ici encore, nous voyons la même différence dans la compréhension du sabbat. Pour Jésus, la guérison n’est pas un travail, mais la manifestation du Royaume, qui doit précisément se manifester le jour du sabbat, jour consacré à Dieu; c’est pourquoi il guérit particulièrement souvent le sabbat, rappelant aux présents le vrai sens de ce jour (v. 8-10). Mais pour les formalistes religieux, il n’y a pas de Royaume: il n’y a que la violation d’interdits qu’ils surveillent avec soin (v. 7). Et ils haïssent quiconque viole ces interdits (v. 11). Ainsi l’attachement aux interdits religieux cache le Royaume à l’homme. Et il conduit à la croix Celui qui a apporté ce Royaume dans le monde.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.