Il n'y a sans doute rien d'étonnant à ce que les malades et les possédés aspirent à la guérison et à la libération. Ce qui est intéressant est autre chose : comment l'évangéliste décrit précisément de tels événements. Il en raconte certains en détail, comme, par exemple, la guérison de la belle-mère de Pierre ; d'autres, il les mentionne brièvement, comme il a mentionné les nombreuses guérisons accomplies par Jésus à Capharnaüm. Bien sûr, on pourrait expliquer cette différence de manière purement littéraire : en parlant d'un événement en détail, l'évangéliste le met ainsi en relief, tandis qu'il parle en termes généraux d'événements qui deviennent une sorte d'arrière-plan pour ces épisodes particuliers. Mais dans l'Évangile, il n'y a pas de parties sans importance ou de peu de sens ; même l'arrière-plan y est important. Et ce qui frappe d'abord le regard dans les descriptions de tels événements de fond, c'est la masse, la foule, la multitude.
Il est tout à fait possible que toutes ces guérisons ne se soient pas produites en un seul moment, que la brève mention d'une multitude de guérisons n'ait été brève que dans la description de l'évangéliste, alors qu'en réalité les guérisons décrites ont occupé plus d'un jour. Mais même s'il en est ainsi, la différence dans la description des événements reste évidente : d'un côté, un événement unique ; de l'autre, quelque chose de massif, où l'on ne distingue pas la personne particulière.
Et peut-être ne s'agit-il pas seulement ici de composition littéraire ? Peut-être s'agit-il de la nature même du Royaume ? Du Royaume où il n'y a pas de place pour les maladies ni pour la possession, et où par conséquent chacun qu'il touche est délivré de l'une comme de l'autre, pourvu qu'il ait ne serait-ce qu'une goutte de confiance en Celui qui a apporté ce Royaume dans le monde. Mais la délivrance de la maladie n'est que le premier pas ; ensuite commence la vie, cette vie nouvelle dans le Royaume où rien ne se produit plus tout seul, où il faut servir pour que cette vie devienne, pour celui qui y participe, non seulement une donnée extérieure, mais aussi le contenu intérieur et le sens de sa propre existence.
Et c'est déjà un processus strictement individuel et profondément personnel : car il ne suffit pas simplement d'entrer en contact avec le Royaume ; il faut ici un processus spirituel qui ne peut se produire sans la participation consciente et délibérée de la personne elle-même. Et s'il y a toujours beaucoup de gens qui désirent être guéris et libérés du pouvoir des forces ténébreuses, ceux qui font des efforts pour avancer sur le chemin spirituel sont, en règle générale, nettement moins nombreux.
C'est sans doute pourquoi il n'y a pas tant de chrétiens parmi ceux que Jésus a guéris. Car la guérison n'est que le commencement. Un commencement qui exige une suite. Sinon, la vie du Royaume ne deviendra jamais réalité pour celui qui a été guéri.
