Bible-Centre

Lecture en trois ans pour le 27 juillet 2021

La Bible de Jérusalem (fr)

Ecclésiaste (or Qohélet), Chapitre 4

Première partie> 1 Le sort des opprimés est sans espoir., 17 La pratique religieuse et ses risques.
Je regarde encore toute l’oppression qui se commet sous le soleil :Voici les larmes des opprimés, et ils n’ont pas de consolateur ;
et la force du côté des oppresseurs, et ils n’ont pas de consolateur.
Alors je félicite les morts qui sont déjà morts plutôt que les vivants qui sont encore vivants.
Et plus heureux que tous les deux est celui qui ne vit pas encore et ne voit pas l’iniquité qui se commet sous le soleil.
Et je vois que tout travail et toute réussite n’est que jalousie de l’un pour l’autre : cela aussi est vanité et poursuite de vent !
L’insensé se croise les bras
et se dévore lui-même.
Mieux vaut une poignée de repos
que deux poignées de travail
et poursuite de vent.
Je vois encore une autre vanité sous le soleil :
soit quelqu’un de seul qui n’a pas de second, pas de fils ni de frère ; il n’y a pas de limite à toute sa besogne, et ses yeux ne sont pas rassasiés de richesses : « Alors, moi, je travaille (dit-il), et me prive de bonheur : c’est pour qui ? »Cela aussi est vanité, et c’est une mauvaise besogne.
Mieux vaut être deux que seul, car ainsi le travail donne bon profit.
10 En cas de chute, l’un relève l’autre. Hélas ! Celui qui est seul, s’il tombe, il n’a personne pour le relever.
11 Et si l’on couche à deux, on se réchauffe, mais seul, comment avoir chaud ?
12 Là où un homme seul est renversé, deux résistent, et le fil triple ne rompt pas facilement.
13 Mieux vaut un enfant pauvre et sage
qu’un roi vieux et insensé
qui ne sait plus prendre conseil.
14 Même s’il est sorti de prison pour régner,
et même s’il est né mendiant pour exercer sa royauté,
15 je vois tous les vivants qui vont sous le soleil être avec l’enfant, le second, l’usurpateur,
16 et c’est d’une foule sans fin qu’il se trouve à la tête.
Mais ceux qui viennent après ne s’en réjouiront pas, car cela aussi est vanité et recherche de vent.
17 Prends garde à tes pas quand tu vas à la Maison de Dieu : approcher pour écouter vaut mieux que le sacrifice offert par les insensés, mais ils ne savent pas qu’ils font le mal.
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 z) Les misères de la vie en société l’oppression de la force et la défaite de l’homme isolé, Qo 4.1-12 ; l’engouement politique, Qo 4.13-16 ; la religion moutonnière et l’abus des vœux, Qo 4.17-5.6 ; les abus du pouvoir, Qo 5.7-8.


12 a) L’image du fil triple se retrouve, sous la même forme, dans un texte sumérien du cycle de Gilgamesh, également comme illustration de l’avantage d’être deux plutôt que solitaire.


14 b) Traduction incertaine d’un texte obscur.


15 c) Ou simplement « le successeur », litt. « celui qui se dresse à sa place ».


Ce petit livre s’intitule « Propos de Qohélet, fils de David, roi à Jérusalem ». Le mot « Qohélet », cf. Ec 12, 12 ; 7.27 ; 12.8-10, n’est pas un nom propre mais un nom commun employé parfois avec l’article ; bien que sa forme soit féminine, il se construit au masculin. D’après l’explication la plus vraisemblable, c’est un nom de fonction qui désigne celui qui parle dans l’assemblée (qahal, en grec ekklèsia, d’où les titres latin et français, transcrits de la Bible grecque), en somme le « Prédicateur ». Il est dit « fils de David et roi dans Jérusalem », cf. Ec 1.12, et, bien que le nom ne soit pas écrit, il est certainement identifié avec Salomon à qui le texte fait clairement allusion, Ec 1.16 (cf. 1 R 3.12 ; 5.10-11 ; 10.7) ou Ec 2.7-9 (cf. 1 R 3.13 ; 10.23). Mais cette attribution n’est qu’une fiction littéraire de l’auteur qui met ses réflexions sous le patronage du plus illustre des sages d’Israël. La langue du livre et sa doctrine, sur laquelle on va revenir, interdisent de le placer avant l’Exil. On a souvent contesté l’unité d’auteur et l’on a distingué deux, trois, quatre et jusqu’à huit mains différentes. Mais beaucoup d’incohérences s’expliquent si l’on discerne un certain nombre de citations faites par Qohélet et ensuite critiquées par lui. L’épilogue (Ec 12.9-14) est dû à deux mains distinctes : l’une (9-11) est celle d’un disciple fervent ; la seconde (12-14), d’un juif pieux qui exhorte à craindre Dieu et à observer ses commandements.

Comme en d’autres livres sapientiaux, ainsi Job et l’Ecclésiastique, pour ne rien dire des Proverbes qui sont composites, la pensée va et vient, elle se reprend et se corrige. Il n’y a pas de plan défini, mais ce sont des variations sur un thème unique, la vanité des choses humaines, qui est affirmé au début et à la fin du livre, Ec 1.2, 12.8. Tout est décevant : la science, la richesse, l’amour, la vie même. Celle-ci n’est qu’une suite d’actes décousus et sans portée, Ec 3.1-11, qui s’achève par la vieillesse, Ec 12.1-7, et par la mort, laquelle frappe également sages et fous, riches et pauvres, bêtes et hommes, Ec 3.14-20. Le problème de Qohélet est celui de Job : le bien et le mal ont-ils leur sanction ici-bas ? Et, comme la réponse de Job, celle de Qohélet est négative, car l’expérience contredit les solutions reçues, Ec 7.25-8.14. Seulement, Qohélet est un homme en bonne santé, il ne cherche pas comme Job les raisons de la souffrance, il constate l’inanité du bonheur et il se console en cueillant les joies modestes que peut donner l’existence, Ec 3.12-13 ; 8.15 ; 9.7-9. Disons plutôt qu’il cherche à se consoler, car il est d’un bout à l’autre insatisfait. Le mystère de l’au-delà le tourmente, sans qu’il entrevoie une solution au problème du Shéol, Ec 3.21 ; 9.10 ; 12.7. Mais Qohélet est un croyant et, s’il est déconcerté par le tour que Dieu donne aux affaires humaines, il affirme que Dieu n’a pas de comptes à rendre, Ec 3.11, 14 ; 7.13, qu’on doit accepter de sa main les épreuves comme les joies, Ec 7.14 (cf. 1 S 2.6 ; Jb 2.10). À Qohélet comme à Job, la réponse ne peut être donnée que par l’affirmation d’une sanction d’outre-tombe.

Le livre a le caractère d’une œuvre de transition. Les assurances traditionnelles sont ébranlées mais rien de ferme ne les remplace encore. Dans ce tournant de la pensée hébraïque, on a cherché à discerner des influences étrangères qui se seraient exercées sur Qohélet. Il faut écarter les rapprochements souvent proposés avec les courants philosophiques du stoïcisme, de l’épicurisme et du cynisme, que Qohélet aurait pu connaître par l’intermédiaire de l’Égypte hellénisée ; aucun de ces rapprochements n’est décisif et la mentalité de l’auteur est très éloignée de celle des philosophes grecs. On a établi des parallèles, en apparence plus valables, avec des compositions égyptiennes comme le Dialogue du Désespéré avec son âme ou les Chants du Harpiste et, plus récemment, avec la littérature mésopotamienne de sagesse et avec l’Épopée de Gilgamesh où figure déjà le proverbe « le fil triple ne rompt pas » (cf. Ec 4.1), ainsi que l’exhortation au Carpe Diem (cf. Ec 9.7ss.). Mais on ne peut démontrer l’influence directe d’aucune de ces œuvres. Les rencontres se font sur des thèmes qui sont parfois très anciens et qui étaient devenus le bien commun de la sagesse orientale. C’est sur cet héritage du passé que Qohélet a exercé sa réflexion personnelle, comme le dit son éditeur, Ec 12.9.

Qohélet est un Juif de Palestine, probablement de Jérusalem même. Il écrit un hébreu tardif, semé d’aramaïsmes, et il emploie deux mots perses (pardes, Ec 2.5 ; pitgam, Ec 8.11). Cela suppose une date assez postérieure à l’Exil, mais antérieure au début du IIe siècle av. J.-C., où Ben Sira a utilisé le livret ; de fait, la paléographie situe aux environs de 150 av. J.-C. des fragments de Qo trouvés dans les grottes de Qumrân. Le IIIe siècle est donc la date de composition la plus vraisemblable. C’est le temps où la Palestine, soumise aux Ptolémées, est atteinte par le courant humaniste et ne connaît pas encore le sursaut de foi et d’espérance de l’époque des Maccabées.

Le livre ne marque qu’un moment dans le développement religieux et il ne faut pas le juger en le détachant de ce qui l’a précédé et de ce qui le suivra. En soulignant l’insuffisance des conceptions anciennes et en forçant les esprits à affronter les énigmes humaines, il appelle une révélation plus haute. Il donne une leçon de détachement des biens terrestres et, en niant le bonheur des riches, il prépare le monde à entendre que « bienheureux sont les pauvres », Lc 6.20.

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