Pour comprendre le sens de la vision consignée par l'auteur du Livre de Daniel et placée dans la bouche de son héros, il est important de se souvenir qu'elle fut reçue par un visionnaire apocalyptique dont nous ignorons le nom au milieu du IIe siècle, et sans doute déjà après la mort d'Antiochos Épiphane (v. 45). Les événements qui y sont mentionnés sont faciles à reconnaître. Le récit commence par l'opposition de l'Empire perse au monde grec, qui conduisit à sa chute (v. 2-3; le «roi puissant» est évidemment Alexandre le Grand). Ensuite il est question de la désagrégation de l'empire d'Alexandre, à la place duquel apparaissent les États créés par ses successeurs (v. 4). Puis vient une brève description de l'affrontement entre deux des trois États hellénistiques créés par les successeurs d'Alexandre: la Syrie («le royaume du nord», «le roi du nord») et l'Égypte («le royaume du sud», «le roi du sud») (v. 5-20). Il y est mentionné le mariage de Bérénice, fille du roi d'Égypte Ptolémée II, avec le roi de Syrie Antiochos II, puis son éviction du pouvoir, qui entraîna une guerre entre les deux États (v. 5-9); la victoire de Séleucos III sur l'Égypte, qui fixa pour quarante ans la Judée sous l'autorité de la Syrie, alors qu'elle appartenait auparavant à l'Égypte (v. 10); la victoire temporaire de Ptolémée IV en 217, qui lui rendit des terres ayant autrefois appartenu à son grand-père (v. 11-12); les victoires d'Antiochos le Grand, qui non seulement ramena la Judée sous l'autorité syrienne, mais s'empara aussi de certaines terres d'Asie Mineure, les «îles» (v. 13-19). Il est aussi question du tribut insupportable imposé à la Judée par Séleucos IV, fils d'Antiochos le Grand (v. 20).
On pourrait croire que cette énumération d'événements historiques du passé n'a pas de sens particulier: car l'auteur du Livre de Daniel et ses contemporains s'intéressaient moins au passé qu'au présent et à l'avenir. Mais l'apocalyptique est impensable hors de l'histoire. L'image d'un monde où tous sont en guerre contre tous, où se déroule une guerre infinie et absurde, devait conduire le visionnaire à une pensée simple: dans le monde déchu, on ne peut rien changer, mais Dieu ne perd pas de vue le destin de Son peuple, suivant attentivement toutes les péripéties de l'histoire mondiale dans la mesure où le peuple y participe. Mais tant que ces péripéties ne touchent pas directement Son peuple, Il attend; Il attend parce que le temps de la venue du Messie et de la manifestation du Royaume n'est pas encore arrivé.
