Les promesses faites à ceux qui parcourront jusqu'au bout le chemin chrétien dépassent de beaucoup les représentations traditionnelles de la rétribution après la mort: il ne s'agit pas du paradis, mais du Trône de gloire, que Jésus est prêt à partager avec ceux qui Lui garderont fidélité. Mais parcourir le chemin et garder la fidélité ne se révèle pas si simple, et l'adresse de Jésus à l'Église de Laodicée en témoigne. Il apparaît même que l'épreuve la plus terrible n'est ni la persécution ni les privations, mais cette indifférence décrite par les paroles du Sauveur: «tu n'es ni froid ni chaud».
On pourrait penser qu'un homme qui ne fait rien de mal devrait déjà, par cela seul, être jusqu'à un certain point bon, du moins en comparaison de celui qui fait le mal. Mais il apparaît que tout n'est pas si simple. En effet: que signifie être, pour ainsi dire, «bon comme tout le monde»? Au fond, cela signifie en réalité être «quelconque comme tout le monde». Bien sûr, du point de vue de la loi et même de la morale sociale communément admise, être «comme tout le monde» est bien.
C'est tout à fait acceptable, et la société avec l'État n'exigent normalement pas davantage de l'homme. Peut-être seulement dans des situations particulières, extrêmes, où il faut quelque chose d'extraordinaire pour sauver cette même société et cet État. Mais pour le Royaume, «comme tout le monde», c'est peu. Et pas même parce que «tout le monde» est capable du bien, parfois même (rarement) d'un très grand bien, comme aussi (bien plus souvent) du mal, et même d'un très grand mal.
Mais parce que, spirituellement, «comme tout le monde» signifie en fait précisément «d'aucune manière». Car spirituellement, «d'une manière ou d'une autre» signifie un choix conscient, même si celui qui choisit choisit le mal. Le choix est toujours un moment de prise de conscience, et donc un moment de vérité, même si la mesure de conscience et de plénitude de la vérité peut varier. Mais «comme tout le monde», «d'aucune manière», au gré des circonstances: c'est l'absence de choix. Le refus de choisir. Et donc le refus de prendre conscience.
Même si un homme choisit consciemment le mal (non pas au sens d'une aspiration idéale au «mal pur», mais au sens où il comprend ce qu'il choisit), il fait tout de même son choix et vit donc une vie au moins quelque peu consciente. Mais si ce même homme ne fait rien de mal simplement parce qu'il est «comme tout le monde», et que «tout le monde» à ce moment-là ne fait rien de particulièrement mauvais, il ne choisit rien et donc ne prend conscience de rien, existant, pour ainsi dire, en pilote automatique. Un tel automatisme et le chemin spirituel, à plus forte raison le chemin spirituel d'un chrétien, sont incompatibles. Voilà pourquoi il vaut mieux être froid, si l'on ne parvient pas à être chaud, pourvu qu'on ne reste pas quelconque. Car être quelconque est un chemin direct vers nulle part.
