Le jeûne, comme pratique religieuse, était connu du yahvisme comme du judaïsme. Cependant, ni le yahvisme ni le judaïsme ne connaissaient de jeûnes de plusieurs jours, semblables à ceux que les chrétiens du Moyen Âge commencèrent à pratiquer. Le sens originel du jeûne était le deuil, d'ordinaire pour un parent défunt, et un tel jeûne de deuil pouvait généralement durer d'un à trois jours. Le jeûne était habituellement complet: ceux qui jeûnaient ne mangeaient ni ne buvaient depuis le soir du jour précédant le jeûne jusqu'au soir du jour même de jeûne. En outre, des villes ou des villages entiers pouvaient prendre sur eux des jeûnes en cas de quelque malheur, surtout lorsqu'on savait (souvent par la parole d'un prophète) qu'il était permis par Dieu pour les péchés des habitants. Mais ces jeûnes étaient ponctuels, et ceux qui jeûnaient les prenaient sur eux chaque fois pour une circonstance précise.
Dans la période postexilique, lorsque la vie religieuse du peuple juif était déjà impensable hors de la Synagogue, apparut la pratique de jeûnes réguliers d'un jour, habituellement deux fois par semaine. Ils n'étaient plus liés à des événements concrets (dans ces cas-là on jeûnait en plus), mais étaient considérés comme une sorte d'exercice spirituel que chaque Juif croyant avait le devoir religieux d'accomplir. On supposait que ces jeûnes étaient liés aux péchés que celui qui jeûnait avait pu commettre (peut-être même sans le savoir), mais, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, ils devenaient une simple formalité, une sorte de «sacrifice» offert à Dieu par celui qui jeûnait en renonçant à l'eau et à la nourriture pendant vingt-quatre heures entières. Et il venait à peu de gens l'idée de se demander si Dieu avait vraiment besoin d'un tel jeûne. L'abstinence de nourriture et de boisson devait, pensait-on, faire sortir celui qui jeûnait de l'ornière habituelle de la vie ordinaire, lui faire se souvenir de Dieu et du prochain, revivre avec force et clarté ce que l'homme a tendance à oublier dans l'agitation du quotidien. En réalité, il en résultait que l'abstinence elle-même devenait un élément de la routine religieuse quotidienne, aussi habituelle qu'elle.
Dans une telle situation, le prophète devait rappeler à ceux qui jeûnaient qu'il ne s'agit pas simplement d'un devoir religieux ni d'un sacrifice à Dieu, à qui les exercices d'abstinence ne sont pas nécessaires en eux-mêmes, mais d'un moyen de détourner l'attention de l'homme de lui-même vers Dieu et vers les proches. Si le jeûne ne remplit pas cette fonction, Dieu n'en a pas besoin et il n'apporte aucun profit à l'homme.
