La lecture d’aujourd’hui nous ramène de nouveau aux tentations que Jésus a vécues au désert. À la différence de Matthieu...
La lecture d’aujourd’hui nous ramène de nouveau aux tentations que Jésus a vécues au désert. À la différence de Matthieu (Mt 4:1–11), Luc énumère ces tentations dans l’ordre suivant : la proposition de transformer les pierres en pain (v. 3–4), la proposition d’un marché, la reconnaissance de l’autorité en échange de la liberté d’action (v. 5–8), la proposition d’accomplir un miracle évident pour tous (v. 9–12). Il n’est pas difficile de remarquer que cet ordre diffère de celui donné par Matthieu, où la proposition d’accomplir un miracle suit immédiatement celle de transformer les pierres en pain, tandis que la proposition du marché clôt la série des tentations.
Pourquoi donc les récits des évangélistes divergent-ils ? Et quel ordre faut-il tenir pour juste ? Il n’est pas difficile de répondre à la première question. Manifestement, aucun des évangélistes n’a pu être témoin de l’événement qu’il décrit, car au moment de la tentation Jésus était seul au désert. Matthieu comme Luc en parlent d’après le témoignage d’autrui. Matthieu, qui faisait partie des douze apôtres, pouvait entendre du Maître Lui-même ce qui s’était passé au désert ; Luc, lui, devait manifestement utiliser les témoignages de ceux qui avaient pu être en contact direct avec Jésus.
Mais chacun des évangélistes a sans aucun doute interprété à sa manière ce qu’il avait entendu, car les évangiles ne sont pas des comptes rendus sténographiques, mais des textes d’auteur, qui supposent dans chaque cas une compréhension et une présentation bien déterminées de tout ce qui a été vu et entendu. C’est évidemment pour cette raison que de nombreux récits des évangélistes divergent dans les détails, y compris celui de la tentation de Jésus au désert. Comme dans certains autres cas, Luc transmet ce récit autrement que Matthieu, en plaçant les accents à sa manière. Pour lui, semble-t-il, la tentation principale n’est pas la proposition directe du diable de conclure un marché, mais la tentation liée à la possibilité de suivre la voie des miracles évidents pour tous, qui attirent tant les gens désirant une résolution instantanée de tous leurs problèmes.
Luc, qui écrivait son Évangile à une époque où circulaient déjà de nombreux récits et histoires de toutes sortes au sujet du Christ (Lc 1:1), devait peut-être attirer particulièrement l’attention de ses lecteurs sur le fait que l’essence du christianisme ne réside nullement dans les miracles. Beaucoup des récits qu’il mentionne avaient sans doute parfois un caractère tout à fait fantastique, comme ces histoires dont regorgent certains textes apocryphes. Ils sont pleins de miracles, mais précisément de miracles du genre que l’entourage de Jésus Lui demandait parfois et qu’Il n’a jamais accomplis.
Les apocryphes eux-mêmes n’existaient pas encore, bien sûr, mais les légendes et les rumeurs sur des événements incroyables liés à la vie terrestre du Sauveur, qui y furent ensuite exposées, circulaient très vraisemblablement déjà dans les milieux proches du christianisme. Et Luc doit rappeler à ses lecteurs que Jésus n’est pas venu dans le monde pour montrer des miracles frappant l’imagination d’un public enthousiaste, mais pour donner au monde le Royaume.
1 q) unit dans son récit les données de Mc (quarante jours de tentation) et celles de Mt (trois tentations au terme d’un jeûne de quarante jours). Il modifie l’ordre de Mt de manière à terminer par Jérusalem ; 2.38. Sur la nature de cette tentation, cf. Mt 4.1.
1 r) L’intérêt particulier de Luc pour l’Esprit Saint se manifeste non seulement dans ses deux premiers chapitres, 1.15, 35, 41, 67, 80 ; 2.25, 26, 27, mais encore dans le reste de son évangile où il ajoute sa mention plusieurs fois par rapport aux autres synoptiques, 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13. Il en parle aussi très souvent dans les Actes, Ac 1.18. Cf. Mt 4.1.
6 s) En introduisant dans le monde le péché et sa suite, la mort, Sg 2.24 Rm 5.12, Satan a rendu l’homme captif de sa tyrannie, Mt 8.29 ; Ga 4.3 ; Col 2.8 ; il a étendu sur le monde, dont il est devenu le « Prince », Jn 12.31, une domination que Jésus est venu supprimer par la « rédemption », Mt 20.28 ; Rm 3.24 ; 6.15 ; Col 1.13-14 ; 2.15. Voir encore Ep 2.1-6 ; 6.12 ; Jn 3.35 ; 1 Jn 2.14 ; Ap 13.1-18 ; 19.19-21.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.