En parlant de son arrestation et de son emprisonnement, Paul les considère eux aussi du point de vue de la mesure et de la manière dont ils...
En parlant de son arrestation et de son emprisonnement, Paul les considère eux aussi du point de vue de la mesure et de la manière dont ils peuvent contribuer à la tâche que l’apôtre a toujours tenue pour principale : le témoignage (v. 12-14). Il n’est plus tout à fait clair aujourd’hui ce que Paul a en vue lorsqu’il parle de certains prédicateurs qui annoncent le Christ « sans pureté », cherchant à aggraver la situation de l’apôtre emprisonné (v. 15-17). Quoi qu’il en soit, cela n’effraie pas Paul lui-même : il ne pense pas à sa vie, mais seulement au témoignage, si bien que sa propre situation le préoccupe peu, pourvu que le témoignage ne cesse pas (v. 18-20). Ici, nous avons devant nous, semble-t-il, non pas simplement l’intrépidité devant la mort qui caractérisait les martyrs d’une idée. Car le Royaume, pour l’apôtre, n’est pas une idée, mais une réalité, et une réalité non pas d’un avenir quelconque qui attendrait l’homme après la mort, mais du présent dont il vit déjà ici et maintenant.
Paul ne dit pas de manière imagée, mais tout à fait réelle, que sa vie est le Christ, qu’il vit d’une seule et même vie du Royaume avec Lui ; c’est pourquoi la vie d’ici-bas n’est pour lui ni plus ni moins précieuse et importante que la mort qui attend ici chacun. La question, pour l’apôtre, tient seulement à ce qui est le plus nécessaire et le plus important pour Dieu : qu’il reste dans le monde, où un témoignage ultérieur sera exigé de lui, ou qu’il soit libéré de la vie d’ici-bas afin d’obtenir toute la plénitude de la vie du Royaume et de la communion avec le Christ (v. 21-26). Paul nous montre ici l’exemple typique du martyr chrétien, que, dans les premiers temps chrétiens, on appelait non pas martyr, mais témoin.
Mourir pour une idée, les chrétiens ne sont pas les seuls à savoir le faire, loin de là. Mais les chrétiens mouraient, et meurent encore souvent aujourd’hui, non pour une idée nouvelle ni pour une nouvelle religion ; ils ne font que donner cette part de leur vie que leurs persécuteurs veulent leur enlever, afin de ne pas la perdre tout entière. Car quiconque vit de la vie du Royaume comprend que personne ne peut enlever le Royaume à l’homme si l’homme lui-même ne renonce pas au Royaume. Et le chrétien, en acceptant de donner la vie d’ici-bas, témoigne par là qu’il possède quelque chose d’incomparablement plus grand, qu’il possède ce Royaume dont il rend témoignage. Alors non seulement la vie du chrétien devient témoignage, mais aussi sa mort.
Philippes, ville importante de Macédoine et colonie romaine, avait été évangélisée par Paul lors de son deuxième voyage, entre l’automne 48 et l’été 49, Ac 16.12-40. Il y repassa à deux reprises au cours du troisième voyage, en hiver 54-55, Ac 20.1-2, et à Pâques 56, Ac 20.3-6. Les fidèles qu’il y gagna au Christ témoignèrent d’une affection touchante pour leur apôtre en lui envoyant des secours à Thessalonique, 4.16, puis à Corinthe, 2 Co 11.9. Et quand Paul leur écrit, c’est précisément pour les remercier de nouveaux subsides qu’il vient de recevoir par l’intermédiaire de leur délégué, Épaphrodite, 4.10-20 ; en agréant leur offrande, lui qui craignait d’ordinaire de paraître intéressé, Ac 18.3, il marque à leur égard une confiance toute particulière.
Paul est prisonnier au moment où il leur écrit, 1.7, 12-17, et l’on a longtemps pensé qu’il s’agissait de sa première captivité romaine. Cependant les échanges fréquents et apparemment très faciles que les Philippiens ont avec lui, et avec Épaphrodite alors près de lui, 2.25-30, surprennent s’il se trouve dans la lointaine Rome. Surtout on comprend mal, si Paul est à Rome (ou à la rigueur à Césarée de Palestine, autre lieu d’une captivité connue de nous), que leur envoi d’argent par Épaphrodite soit la première occasion qu’ils aient trouvée d’aider l’Apôtre depuis leurs charités du deuxième voyage, 4.10, 16, puisqu’il est repassé deux fois chez eux au cours du troisième voyage. Tout s’explique mieux si Paul écrit avant ces deux nouvelles visites, c’est-à-dire à Éphèse entre 52 et 54. Les allusions au « Prétoire », 1.13, et à la « maison de César », 4.22, ne font pas difficulté, car il y avait des détachements de prétoriens dans les grandes villes, en particulier à Éphèse, aussi bien qu’à Rome. Notre ignorance d’une captivité de Paul à Éphèse n’est pas non plus un obstacle insurmontable, car Luc nous a dit fort peu de choses sur ce séjour de presque trois ans, et Paul laisse entendre qu’il y rencontra de bien graves difficultés, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10.
Si l’on admet cette hypothèse, il faut dissocier Ph de Col, Ep, Phm et la rapprocher des « grandes épîtres », en particulier de 1 Co. Loin de s’y opposer, le style et la doctrine de l’épître favorisent plutôt ce rapprochement. Aussi bien cet écrit est-il peu doctrinal. C’est plutôt une effusion du cœur, un échange de nouvelles, une mise en garde contre les « mauvais ouvriers » qui ravagent ailleurs les travaux de l’Apôtre et pourraient bien s’attaquer aussi à ses chers Philippiens, enfin et surtout un appel à l’unité dans l’humilité qui nous vaut l’admirable passage sur les souffrances du Christ, 2.6-11 : que cette hymne rythmée soit citée par saint Paul ou qu’elle soit bien de lui, de toute façon elle apporte un témoignage de première valeur sur la foi primitive.
L’authenticité de Ph ne fait pas de doute mais son unité a été sérieusement mise en question. Pour beaucoup de critiques, ce pourrait être le résultat du regroupement de trois lettres. La division probablement la plus satisfaisante est la suivante : lettre A : 4.10-20 ; lettre B : 1.1–3.1, 4.2-9, 21-23 ; lettre C : 3.2 – 4.1. La lettre A, antérieure aux deux autres, aura été envoyée dès la réception du don apporté par Épaphrodite. La lettre C est probablement la dernière. C’est une brûlante polémique contre des missionnaires judéo-chrétiens dont il n’apparaît aucune trace dans la lettre B ; celle-ci est un appel serein à l’unité et à la persévérance, ainsi qu’au témoignage résolu à la vérité.