La lecture d'aujourd'hui nous ramène une fois de plus à un passage lié au thème de la prédication apostolique. Contrairement à Matthieu, Luc mentionne un cercle plus large d'apôtres, composé de...
La lecture d'aujourd'hui nous ramène une fois de plus à un passage lié au thème de la prédication apostolique. Contrairement à Matthieu, Luc mentionne un cercle plus large de soixante-dix apôtres dont Matthieu ne dit rien. Mais cela ne change rien au fond de la question : les soixante-dix apôtres reçoivent de Jésus le même enseignement que celui qui fut donné aux douze disciples les plus proches. De toute évidence, Jésus n'admettait aucun ésotérisme dans Son entourage et n'avait aucun enseignement particulier et secret pour des « initiés ». Et à leur retour, lorsque les apôtres, grisés par la victoire, racontèrent au Maître les guérisons et les expulsions de démons qu'ils avaient accomplies, Il leur conseilla de se réjouir non de ces succès, mais de ce que leurs noms étaient « inscrits dans les cieux » (v. 17–20).
Il ne s'agit évidemment pas de dire que Jésus attachait peu d'importance aux succès de Ses apôtres dans la prédication du Royaume. Il estimait simplement nécessaire de placer correctement les accents dans la vie spirituelle de Ses disciples. Les succès visibles attirent toujours l'attention. Et celle des apôtres était apparemment rivée sur les actions et les manifestations du Royaume qui accompagnaient leur prédication. Or le danger existe toujours de se laisser emporter par le processus et d'oublier l'essentiel. On ne peut témoigner du Royaume que lorsqu'on y est soi-même enraciné. Cet enracinement ne naît pas de lui-même : il est donné par Dieu et doit être constamment affermi. Car pour une personne qui vit physiquement dans un monde qui n'est pas encore transfiguré et qui gît dans le mal, demeurer dans le Royaume constitue en soi une tâche spirituelle distincte.
Mais un autre point est également important. Le témoignage rendu au Royaume n'est pas non plus une fin en soi. À première vue, cela paraît paradoxal, car Jésus Lui-même et tous les apôtres ne font que témoigner de lui en parole et en acte ! Et pourtant, le témoignage rendu au Royaume est secondaire. En définitive, il ressemble à la présentation par un auteur de l'œuvre qu'il a créée : lui-même, et parfois certains de ses amis, invite tous ceux qui le souhaitent à regarder ce que l'auteur a réussi à réaliser. Mais qu'arriverait-il si une telle œuvre avait besoin d'être constamment renouvelée, si elle ne pouvait exister que de cette manière ? Alors, de toute évidence, la tâche principale ne serait pas la présentation comme telle, mais l'effort créateur visant au renouvellement de l'œuvre elle-même.
Dans le cas du Royaume, le témoin se trouve précisément dans cette situation. On ne peut en témoigner qu'en le manifestant, et on ne peut le manifester qu'en renouvelant, par le contact avec lui, sa propre vie spirituelle, qui ne peut être renouvelée autrement. Il apparaît alors que l'œuvre principale du témoin, aussi paradoxal que cela puisse paraître, n'est pas de témoigner du Royaume, mais d'y vivre, et d'y vivre ouvertement, aux yeux de tous. C'est ainsi que s'accomplit la tâche principale que Jésus confie à Ses disciples : la croissance du Royaume qui, après Son retour, embrassera le monde entier.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.