La question du chemin étroit et du chemin large est habituellement comprise par la plupart des chrétiens dans le contexte de tout ce que Jésus a dit sur les persécutions de ses disciples et, plus largement, sur l'opposition au mal dans lequel le monde repose. Pourtant cette image possède aussi un contexte de sens plus large. En effet, toute route, qu'il s'agisse d'une autoroute à plusieurs voies ou d'un sentier étroit, suppose toujours et par définition une limitation. L'absence de « resserrement », et donc de frontières, ne peut signifier qu'une seule chose: l'absence totale de route, l'absence de chemin. Et cela vaut non seulement pour le chemin physique, mais aussi, et plus encore, pour le chemin spirituel. En choisissant un certain chemin spirituel, en nous y engageant, nous nous retranchons par là même la possibilité de suivre simultanément un autre chemin. Il est impossible de marcher sur deux chemins à la fois. Et le chemin se révèle d'autant plus étroit que sa qualité spirituelle est davantage déterminée.
Il ne s'agit déjà plus tant de l'extérieur que de l'intérieur. La qualité de la vie de l'homme, de son existence, devient de plus en plus déterminée, ou, autrement dit, la qualité de son âme au sens biblique du mot. L'âme comme ce flux de vie qui passe à travers nous et dans lequel nous demeurons nous-mêmes. C'est la qualité de ce flux qui détermine ce que sera notre vie: quelle part y sera spirituelle et quelle part naturelle; quelle part sera notre volonté suivant les commandements de Dieu, et quelle part sera hasard et automatisme, inévitables là où il n'y a pas de conscience de ses propres intentions, décisions et actes, ni de leur mise en relation avec les commandements donnés par Dieu. Et si l'homme marche sur le chemin du Royaume en participant de plus en plus à sa vie, la qualité de son âme devient elle aussi de plus en plus spirituellement déterminée.
Et en même temps, le chemin devient de plus en plus étroit. Car en acquérant détermination et forme, il acquiert inévitablement aussi des limites claires. La qualité intérieure est impensable sans forme, et la forme n'existe pas sans limitations. L'absence de limites et de forme signifie aussi l'absence de qualité; or sans elle, la vie dans le Royaume est impossible, car là tout est parfaitement clair et distinct autant que la volonté de Dieu est claire et distincte. Et tout y est dans la plénitude, dans la même plénitude où demeure le souffle de Dieu qui pénètre le Royaume.
