Isaïe de Babylone fut le premier à dire que le temps de l'exil touchait à sa fin, que le peuple avait expié ses péchés et que bientôt la route vers la Judée, vers la terre des pères, lui serait de nouveau ouverte. Et alors se posa devant lui une question tout à fait naturelle dans cette situation...
Isaïe de Babylone fut le premier à dire que le temps de l'exil touchait à sa fin, que le peuple avait expié ses péchés et que bientôt la route vers la Judée, vers la terre des pères, lui serait de nouveau ouverte. Et alors se posa devant lui une question tout à fait naturelle dans cette situation : qu'est-ce que le peuple de Dieu ? Ce peuple, cette communauté des habitants de Jérusalem déportés à Babylone, avec laquelle avait commencé l'histoire du judaïsme de l'exil, n'existait déjà plus. Il y avait une communauté, mais elle était autre, nouvelle. Nouvelle spirituellement et religieusement. En réalité, un nouveau peuple, un nouveau judaïsme. Un peuple qui avait reçu la chance de vivre encore une autre vie historique, une seconde. Qu'est-ce qui le relie à ce peuple d'autrefois, auquel appartenaient les habitants de Jérusalem déportés à Babylone ? La continuité historique ? Mais n'est-ce pas une illusion ? Qu'est-ce que la mémoire historique ?
Qu'est-ce qu'un peuple, n'importe quel peuple ? De l'herbe qui sèche dans la steppe aride sous les rayons du chaud soleil d'été. Aujourd'hui elle est là, demain elle n'est plus. Mais le peuple de Dieu peut-il être ainsi ? Car Dieu doit avoir un dessein pour Son peuple. Son peuple ne peut pas être une herbe qui se dessèche dans le champ de l'histoire. Qu'est-ce donc qui fait du peuple juif le peuple de Dieu ? La réponse donnée au prophète fut la vision qui lui fut révélée : la gloire de Dieu, la Présence resplendissante qui avançait dans le désert en direction de Jérusalem.
Autrefois, peu après la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, un autre prophète, Ézéchiel, avait vu dans une autre vision cette même Présence resplendissante quitter Jérusalem. Elle la quittait parce qu'il n'y avait plus de place pour Dieu à Jérusalem. Non pas à cause des soldats babyloniens qui avaient détruit le Temple, mais à cause de ces serviteurs de Dieu qui l'avaient profané longtemps avant que ces soldats babyloniens ne rendent manifeste ce qui était caché. Et maintenant Dieu était prêt à revenir dans la ville dévastée, dans le Temple détruit.
Il fallait Lui préparer le chemin. Aplanir la route. Et la participation à l'accomplissement de cette tâche pouvait seule faire de la communauté née à Babylone le véritable peuple de Dieu. Ce ne sont pas les particularités nationales ni la religion qui font du peuple de Dieu le peuple de Dieu, mais la participation active à la réalisation du dessein de Dieu pour le salut de l'humanité. Et le témoignage rendu à Dieu, qui a donné à Son peuple une nouvelle vie historique. Un témoignage que toute la Judée entendra depuis Sion. Et le monde entier.
3 e) Le prophète laisse délibérément anonyme et mystérieuse cette voix qui obéit à l’ordre du v. 2. Les évangélistes, cf. Mt 3.3 ; Jn 1.23, citant ce texte d’après les LXX (« voix de celui qui crie dans le désert »), l’ont appliqué à Jean-Baptiste annonçant la venue prochaine du Messie.
3 f) Des textes babyloniens parlent en termes analogues de voies processionnelles ou triomphales préparées pour le dieu ou pour le roi victorieux. C’est ici la route sur laquelle Yahvé conduira son peuple à travers le désert en un nouvel Exode. Déjà 10.25-27 avait rappelé les prodiges de l’Exode comme gage de la protection divine. Les prophètes de l’Exil amplifient ce thème. Comme jadis, Dieu va venir sauver son peuple, Jr 16.14-15 ; 31.2 ; 46.3-4 ; 63.9 (qui reprennent Ex 19.4). Le premier Exode, avec ses prodiges, Mi 7.14-15, le passage de la mer Rouge, 11.15-16 ; 43.16-21 ; 51.10 ; 63.11-13, l’eau miraculeuse, 48.21, la nuée lumineuse, 52.12, cf. 4.5-6, la marche au désert, ici vv. 3s, cf. Ba 5.7-9, devient à la fois le type et le gage du nouvel Exode, de Babylone à Jérusalem. — Sur ce thème de l’Exode, voir encore Os 2.16.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.