Envoyant Ses disciples proclamer le Royaume qui s'est approché, Jésus leur dit : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Une question naturelle se pose : pourquoi tous ceux qui les entourent se révèlent-ils être des loups ? Et s'il en est ainsi, pourquoi et dans quel but Jésus...
Envoyant Ses disciples proclamer le Royaume qui s'est approché, Jésus leur dit : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » Une question naturelle se pose : pourquoi tous ceux qui les entourent se révèlent-ils être des loups ? Et s'il en est ainsi, pourquoi et dans quel but Jésus envoie-t-Il les disciples prêcher ?
La réponse, cependant, réside dans la nature même de leur prédication, dans ce que les envoyés s'apprêtent à proclamer et ce dont ils devront témoigner. Les disciples devront témoigner du Royaume : d'un Royaume qui, selon les paroles du Sauveur Lui-même, « n'est pas de ce monde », et que le monde refuse précisément pour cette raison. Ce n'est même pas parce que le Royaume est d'une autre nature que le monde, mais parce qu'il lui est hostile. Le monde gît dans le mal. S'il était simplement différent du Royaume, il pourrait ne pas y avoir d'hostilité : l'action du Royaume sur le monde le transfigurerait, changerait sa nature, et le monde deviendrait le Royaume en s'ouvrant à l'action directe de Dieu. Mais il existe dans le monde des forces qui s'opposent au Royaume, et le monde s'est soumis à elles, tombant entièrement sous leur pouvoir—c'est pourquoi on le dit déchu. Il est donc hostile au Royaume, non par nature, mais en raison de l'état présent de cette nature. Par conséquent, quiconque vit selon les lois de ce monde devient hostile à quiconque vit du Royaume et lui rend témoignage.
Il s'agit ici d'une opposition aussi organique que celle qui existe entre les loups et les brebis. Les loups n'attaquent pas les brebis par méchanceté, mais par faim. Il en va d'ailleurs de même de tous les prédateurs envers leurs proies : rien de personnel, seulement la nécessité de survivre. Et, contrairement au célèbre personnage de la fable de Krylov, ni les loups ni les autres prédateurs ne se cherchent d'excuses. « Tu es coupable du seul fait que j'ai envie de manger » : voilà une manière humaine de considérer la situation ; les animaux ne connaissent pas de telles notions, et leurs instincts ne leur disent rien des catégories morales.
Les personnes qui vivent selon les lois du monde déchu réagissent souvent à peu près de la même façon aux témoins du Royaume et à ceux qui vivent de sa vie. Elles veulent se débarrasser de ces gens, les voir disparaître du monde et de leur propre vie simplement parce qu'ils sont différents—parce qu'ils introduisent dans le monde et dans leur vie quelque chose qui détruira l'ordre existant, hors duquel l'être humain déchu ne peut concevoir son existence. Bien sûr, à la différence des loups et des autres prédateurs, les hommes justifient généralement ce désir d'une manière ou d'une autre. Mais, au fond, c'est toujours le même instinct de conservation qui agit, ce désir de survivre et de ne pas périr qui pousse le loup à attaquer le troupeau de brebis. Tant qu'une personne ne voudra pas changer elle-même, tant qu'elle ne voudra pas se libérer du pouvoir de ce mal dans lequel gît le monde déchu, elle réagira aux témoins du Royaume comme un prédateur à sa proie—non pour quelque motif personnel, mais simplement selon la loi de ce monde.
1 x) Le recueil de logia utilisé par Mt et contenait un discours de mission parallèle à celui de Mc 6.8-11. Tandis que Mt a combiné ces deux versions en un seul discours, 10.7-16, les a maintenues distinctes en deux discours adressés, l’un aux Douze, chiffre d’Israël, l’autre à soixante-douze (ou soixante-dix) disciples, chiffre traditionnel des nations païennes. Comparer le cas des deux multiplications des pains, cf. Mt 14.13.
1 y) Non pas, comme 9.52, pour préparer logis et nourriture, mais pour lui servir de précurseurs spirituels.
6 z) Hébraïsme quelqu’un qui est digne de la « paix », c’est-à-dire de l’ensemble des biens temporels et spirituels souhaités par ce salut. Cf. Jn 14.27.
22 a) Add. « Et se retournant vers les disciples, il dit ».
24 b) Saint Paul a insisté fortement sur les longs silences dont a été entouré le « Mystère » Rm 16.25. Voir aussi 1 P 1.11-12.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.