Dans les visions apocalyptiques, l'histoire joue un rôle important, et les événements historiques y occupent toujours une place particulière. Mais, du point de vue de la révélation reçue par les visionnaires, ces événements ne sont habituellement pas intéressants en eux-mêmes, mais dans le contexte des processus spirituels qui se tiennent derrière eux. Dans certains cas, même le concret historique en tant que tel n'a pas une grande importance. La tradition apocalyptique s'oriente moins vers l'histoire que vers ce que l'on appelle parfois l'historiosophie: la compréhension du sens de l'histoire, qui aux yeux de Dieu se révèle souvent tout autre qu'aux yeux des hommes. Parfois, de grands événements peuvent même apparaître dans les visions apocalyptiques sous une forme quelque peu caricaturale, à peu près comme le combat du bouc et du bélier devait apparaître aux yeux de Daniel (v. 3-8). Mais malgré tout le caractère féerique et même surréaliste de la scène qui se déployait devant lui, quelque chose de très grave et de tragique se tenait derrière elle: l'histoire de l'humanité comme guerre infinie et absurde, où vainqueurs et vaincus, également ridicules et stupides en apparence, se haïssent pourtant au point que le vaincu ne peut aucunement compter sur la pitié.
Quant aux cornes sur la tête du vainqueur, si on ne les brise pas à temps, elles peuvent fort bien devenir un obstacle même à l'accomplissement des desseins de Dieu (v. 9-14). Le monde déchu, on le voit, ne connaît qu'une seule forme d'interaction: la violence. Et si, dans les relations entre personnes prises séparément, des exceptions sont possibles, dans les relations entre masses humaines, entre peuples et États, il n'y en a pas: dans le monde, c'est la guerre qui triomphe. Il n'est pas étonnant qu'un jour ou l'autre elle se retourne contre le peuple de Dieu, car le peuple de Dieu occupe lui aussi dans l'histoire une place réelle et déterminée; il en fait partie, et se trouve donc soumis aux lois historiques du monde déchu comme n'importe quel autre peuple. Mais Dieu a tout de même un dessein particulier pour Son peuple, et l'histoire ne peut donc pas tourner indéfiniment dans son cercle vicieux: tôt ou tard viendra le moment où Dieu rompra ce cercle, mettant fin à cette mauvaise infinité qui, d'elle-même, ne cessera jamais. Et c'est seulement à cette intervention directe de Dieu dans l'histoire terrestre que l'auteur du Livre de Daniel rattache toutes les espérances de la venue du Messie et du triomphe du Royaume.
