Luc ne fait qu'effleurer toute une série d'événements dont les autres évangélistes, surtout Matthieu, parlent plus en détail. Il accorde la place principale à la confession de Pierre et aux paroles de Jésus sur sa mort et sa résurrection prochaines. Cette présentation a sa logique. Tout d'abord...
Luc ne fait qu'effleurer toute une série d'événements dont les autres évangélistes, surtout Matthieu, parlent plus en détail. Il accorde la place principale à la confession de Pierre et aux paroles de Jésus sur sa mort et sa résurrection prochaines. Cette présentation a sa logique. Tout d'abord, le Sauveur donne à ses disciples de ressentir la puissance du Royaume et d'apprendre par leur propre expérience comment cette puissance agit dans le monde. Et pas seulement à eux: la multiplication miraculeuse de cinq pains et de deux poissons pour nourrir des milliers de personnes n'est elle aussi possible que dans le Royaume. Rien d'étonnant à cela: lorsqu'il s'agit du Royaume, il est plus facile de montrer que de raconter. Cependant, même ceux qui ne s'intéressaient pas auparavant au témoignage du Christ commencent à le remarquer, par exemple Hérode, qui redoutait en général tous les mouvements messianiques susceptibles de menacer son pouvoir.
C'est précisément pourquoi, aussitôt après la confession de Pierre, Jésus explique aux disciples combien le messianisme qu'il a apporté au monde est différent. Bien sûr, les apôtres ne comprirent pleinement tout ce que Jésus leur disait que le jour de la Pentecôte. Mais c'est juste après la confession de Pierre qu'il commença à leur parler de son messianisme et de son chemin. Il s'efforce en quelque sorte de tout clarifier dès le départ, afin que ses disciples n'associent pas son ministère messianique aux conceptions messianiques populaires traditionnelles.
Dès le commencement, le Sauveur fait tout son possible pour que ses disciples comprennent autant qu'ils le peuvent de ce qu'ils devront comprendre pleinement en son temps. Cela se comprend: le Golgotha était devant eux. Il fallait préparer autant que possible les disciples à ce qui les attendait, et ce qui les attendait, c'était le choc lié à l'effondrement complet de toute leur vision et de tout leur sentiment du monde. Seule l'expérience du Royaume pouvait les aider à le surmonter—non pas le royaume terrestre des représentations populaires, mais le véritable Royaume, celui que le Sauveur a apporté au monde.
Les apôtres acquirent l'expérience du Royaume, autant qu'elle était alors possible, après être partis prêcher seuls, sans leur Maître. Les nouvelles conceptions du Royaume se révélèrent plus difficiles: elles n'entraient pas dans la tête des disciples, ne trouvaient pas place dans leur conscience. Il ne restait plus qu'à se fier à leur intuition et, surtout, aux relations personnelles qui les liaient à Jésus. Pourtant, il dit aux apôtres tout ce que les paroles humaines peuvent exprimer au sujet de son chemin terrestre et de son ministère terrestre. Ensuite, chacun accueille de ses paroles autant qu'il est capable d'en accueillir.
1 f) Add. « apôtres ».
7 g) Au lieu de raconter le meurtre de Jean-Baptiste, Luc prépare (« il cherchait à le voir », v. 9) la future rencontre d’Hérode et de Jésus, 23.8-12.
10 h) ne rapporte qu’une seule multiplication des pains, comme Jean, tandis que Mt et Mc en racontent deux. Ce peut être qu’il a omis, ou ignoré, toute la section de Mc 6.45—8.26, où se rencontre la deuxième multiplication. Mais ce peut être aussi, et plutôt, qu’il évite ainsi un doublet de Mc et Mt, où les deux récits de multiplication des pains semblent bien être deux traditions parallèles d’un même événement, l’une issue du milieu palestinien (rive occidentale du lac, cf. Mt 14.13 ; douze couffins comme les douze tribus d’Israël), l’autre venant d’un milieu chrétien issu du paganisme (rive orientale, cf. Mc 7.31 ; sept corbeilles comme les sept nations païennes de Canaan avant la conquête, Dt 7.1 ; Ac 13.19). Cf. Mt 14.13.
18 i) Même sans l’addition matthéenne « Fils de Dieu », cf. Mt 16.16, cette confession de Pierre, parlant au nom du groupe apostolique, est de grande importance et marque un tournant décisif dans la carrière terrestre de Jésus. Alors que la foule s’égare dans ses pensées sur son compte et s’écarte de plus en plus de lui, ses disciples reconnaissent pour la première fois, de façon explicite, qu’il est le Messie, cf. 2.26. Désormais Jésus va consacrer ses efforts à former ce petit noyau des premiers croyants et à purifier leur foi.
22 j) Cette annonce sera suivie de plusieurs autres, 9.44 ; 12.50 ; 17.25 ; 18.31-33. Cf. 24.7, 25-27. omet l’intervention de Pierre et la semonce de Jésus, Mc 8.32s.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.