Il n'y a pas lieu de douter que guérison et résurrection ne soient rien d'autre que la manifestation de la force du Royaume et de son souffle...
Il n'y a pas lieu de douter que guérison et résurrection ne soient rien d'autre que la manifestation de la force du Royaume et de son souffle. Mais comment cette force agit-elle sur l'homme de ce monde, qui vit encore de l'ancienne vie non transfigurée?
Voici une femme qui a pris le risque de toucher Jésus dans l'espoir d'être guérie. Elle a bien pris un risque: sa maladie la rendait rituellement impure, et elle risquait de souiller Celui qu'elle touchait si elle n'avait pas reçu de Lui la guérison. Or Il ne l'a même pas remarquée; Il a seulement senti que la force de ce Royaume qu'Il porte en Lui sortait de Lui, sortait parce qu'elle était nécessaire à quelqu'un qui n'osait pas s'adresser à Lui personnellement. Et voici la fille morte de Jaïre, que Jésus ressuscite en la prenant par la main. Ici aussi agit la force du Royaume. Mais extérieurement, du point de vue des relations du Sauveur avec ceux qu'Il guérit et ressuscite, la situation est directement opposée.
De la femme guérie, Il ne sait rien jusqu'au moment même où elle Le touche; et même alors, Il comprend ce qui se passe non parce qu'Il la distingue de la foule qui L'entoure et Le presse de tous côtés, mais parce qu'Il sent la force qui sort de Lui: la femme guérie par Lui a touché le Royaume, elle a été associée à sa vie, et le Sauveur l'a aussitôt senti. Mais la fille de Jaïre ressuscitée par Lui, lorsque Il s'est approché d'elle, ne voulait déjà plus rien: elle était morte. Et c'est Son contact qui l'a rendue à la vie. Dans l'un et l'autre cas, la relation entre le Sauveur et ceux qu'Il a aidés se révèle d'abord unilatérale: dans le premier cas, l'initiative appartient entièrement à la femme qui cherche la guérison; dans le second, à Jésus Lui-même.
Mais le miracle se produit lorsque la relation devient réciproque. Et ici, semble-t-il, il n'est déjà plus si important de savoir ce qui se passe extérieurement au moment où cette relation s'établit, ni comment ce processus se projette dans notre monde en cours de transfiguration mais pas encore transfiguré. D'ici, il peut nous sembler que le Sauveur ne remarque pas celui qu'Il guérit, ou au contraire que l'homme ressuscité par Lui ne sait rien de son Sauveur. Dans le Royaume, de toute façon, se produit ce qui doit se produire: ceux qui cherchent le salut trouvent le Sauveur, et Lui les trouve. Il ne peut en être autrement: car c'est seulement ainsi qu'on peut être associé à la vie du Royaume. Et c'est seulement ainsi que le Royaume peut entrer dans notre monde en cours de transfiguration mais pas encore transfiguré.
43 d) Var. « une femme qui, ayant dépensé tout son avoir en médecins, n’avait pu être guérie par personne », cf. Mc 5.26.
51 e) Cf. Mc 5.37. Mais, ici comme en 9.28 ; Ac 1.13, Jean figure immédiatement après Pierre. Cette façon d’associer Pierre et Jean est commune à 22.8 ; Ac 3.1, 3, 11 ; 4.13, 19 ; 8.14, et au quatrième évangile, Jn 13.23-26 ; 18.15-16 ; 20.3-9 ; 21.7, 20-23.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.