Le mot clé pour comprendre tout le chapitre 44 du livre du prophète Ézéchiel est la révérence. Le prophète a déjà proclamé...
Le mot clé pour comprendre tout le chapitre 44 du livre du prophète Ézéchiel est la révérence. Le prophète a déjà proclamé la promesse de la purification, du salut et du rétablissement d’Israël. Le Seigneur a promis que, dans l’alliance de paix qu’Il conclura avec le peuple, les hommes recevront l’Esprit de Dieu, qui orientera nos cœurs vers l’accomplissement de la volonté du Tout-Puissant. Le Messie sera le Pasteur d’Israël et conduira le peuple sur le chemin de la vie. Mais le prophète a également dit que chacun répond de lui-même et de son choix moral ; la liberté spirituelle des hommes n’est donc en rien compromise. C’est précisément pourquoi, dans la prophétie du nouveau Temple, l’appel à ne pas répéter ce qui a conduit à la destruction du Temple de Salomon est si important. L’alliance de paix et la venue de l’Esprit de Dieu sur les hommes ne sont donc pas une forme de « lavage de cerveau » qui les rendrait automatiquement justes, mais bien un chemin que le Seigneur ouvre. On ne peut s’y engager que librement.
Dans le nouveau Temple, le service de Dieu reprend sur la base de l’expérience spirituelle qu’Israël a acquise durant les années d’exil ; cette expérience exige avant tout de prendre au sérieux la sainteté de Dieu. Les prescriptions sur l’éloignement de la souillure du péché et l’organisation de la vie liturgique au Temple ne doivent pas être considérées comme une invention humaine dont on pourrait faire peu de cas. Avant l’exil, beaucoup en Israël pensaient peut-être que Dieu ne remarquait pas les transgressions mineures : « Dieu ne verra pas. » Désormais, tous savent que ce n’est pas une plaisanterie : la proximité de Dieu s’est manifestée au peuple de la façon la moins équivoque. Israël est appelé à s’approcher de Dieu avec joie et tremblement, parce qu’il sait que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob est le Dieu vivant et vrai.
Le pardon dont la prophétie du nouveau Temple est le résultat et l’expression n’a pas été accordé à Israël en raison de ses mérites. C’est uniquement à cause de Son nom, uniquement à cause de Sa miséricorde, que le Seigneur accomplit Son intervention salvifique. Israël doit donc apprendre à vivre et à se tenir devant Dieu avec cette expérience du pardon immérité, du salut qui l’arrache à une ruine librement choisie et méritée. C’est une tâche spirituelle qui est loin d’être simple. Il faut une immense confiance en Dieu pour accepter que nous sommes pardonnés non parce que nous avons quelque chose de bon, mais uniquement et exclusivement parce que Dieu est saint. Aucun exploit ascétique ne peut nous gagner la miséricorde du Créateur ; Il nous sauve uniquement parce qu’Il est bon. La révérence envers le sacré dont parle le prophète dans ce chapitre est la seule attitude possible envers Dieu, qui sauve les hommes en raison de Sa sainteté, et non de la leur. La révérence, mélange insondable d’adoration, de joie et de crainte, guidera le peuple dans ses relations avec Dieu.
Il est difficile de l’apprendre, car il faut pour cela apprendre l’humilité, la confiance en Dieu et l’amour pour Lui. Au fond, cette proximité tremblante avec l’Invisible, dont parlent les prescriptions liturgiques exposées au chapitre 44, n’est possible que comme fruit de l’amour de Dieu. Qui peut accomplir cela ?
Depuis l’Antiquité, l’Église voit dans le début du chapitre 44 une prophétie sur la Vierge d’Israël, l’Unique dont le Seigneur a regardé l’humilité. Les paroles sur la porte fermée parlent de la Vierge, Mère du Christ : « Cette porte restera fermée, elle ne s’ouvrira pas, et personne n’entrera par elle, car le Seigneur, le Dieu d’Israël, est entré par elle ; elle restera donc fermée. » Elle a trouvé grâce auprès de Dieu, et Son humilité et Son amour pour Lui sont préfigurés par les paroles d’Ézéchiel sur la manière dont Israël doit servir Dieu. C’est sans doute aussi à Elle que l’on peut rapporter les dernières paroles de ce chapitre : le Seigneur Lui-même sera la part de Ses serviteurs et la source de leur vie.
3 b) Cf. 46.1-2. Il s’agit évidemment d’un repas cultuel, sans doute celui qui accompagne les sacrifices de communion, Lv 7.15 ; Dt 12.7, 18.
5 c) Traduction incertaine ; litt. « à l’entrée du Temple et à toutes les sorties du sanctuaire ».
6 d) Les vv. 6-31 sur le clergé du Temple sont une addition, mais celle-ci peut être encore antérieure à la fin de l’Exil elle rend institutionnelle la distinction de fait qui s’était établie depuis la réforme deutéronomiste entre les anciens lévites des sanctuaires de province, réduits à un statut inférieur, et les prêtres fils de Sadoq, qui formaient le clergé de Jérusalem. Cela explique que les lévites, ainsi distingués des prêtres, aient été peu disposés à revenir de l’Exil, Esd 2.40 ; 8.18-19.
7 e) « vous avez rompu » versions ; « ils ont rompu » hébr.
8 f) Allusion au fait que l’on a utilisé, pour le service même du Temple de Jérusalem, des étrangers plus ou moins assimilés, Jos 9.27 ; Dt 29.10.
9 g) On lisait encore dans le Temple d’Hérode au temps de Jésus cette inscription gravée en grec, dont on a retrouvé deux exemplaires « Qu’aucun étranger ne pénètre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire. Celui qui serait pris ne devrait accuser que lui-même de la mort qui serait son châtiment. »
10 h) Les lévites étaient fréquemment attachés aux sanctuaires des hauts lieux. Lorsque ces sanctuaires furent abolis par le Deutéronome et la réforme de Josias, ils n’eurent plus de situation sociale et durent soit vivre de la charité, Dt 12.12, 18, etc., soit se rattacher au sanctuaire de Jérusalem, Dt 18.6-8. Ézéchiel ratifie cette dernière solution, mais en leur assignant une situation inférieure ils remplaceront au service du Temple les étrangers qui viennent d’être exclus.
15 i) Les prêtres lévites, cf. Dt 18.1-5, sont ceux qui restèrent attachés au sanctuaire de Jérusalem. Ils se rattachent à la descendance de Sadoq, le prêtre désigné par Salomon après la destitution d’Ébyatar, 1 R 2.27-35.
18 j) Littéralement « ils ne se ceindront pas de sueur ». La transpiration devait être considérée comme impure, à moins que le mot n’ait ici une autre signification qui nous échappe.
19 k) L’hébr. répète « dans le parvis extérieur », omis par les versions.
19 l) Le contact des choses consacrées est interdit aux profanes. Il risquerait de les « sanctifier », Lv 17.1.
20 m) La chevelure abondante et négligée était le signe soit d’un vœu, Nb 6.5, soit d’un deuil, cf. 24.17, 23.
25 n) « ils n’approcheront pas » versions ; singulier hébr.
28 o) Texte incertain ; Vulg. « ils n’auront pas d’héritage ».
31 p) D’après Lv 7.24, cette interdiction concerne tous les Israélites.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.