Toute l’histoire du ministère terrestre du Sauveur est l’histoire du Royaume entrant dans le monde. Et la lecture d’aujourd’hui en est la meilleure confirmation. D’un côté...
Toute l’histoire du ministère terrestre du Sauveur est l’histoire du Royaume entrant dans le monde. Et la lecture d’aujourd’hui en est la meilleure confirmation. D’un côté, la résurrection de la fille de Jaïre (v. 41–56) ; de l’autre, une sorte de récit dans le récit sur la guérison de la femme qui souffrait de pertes de sang (v. 43–48). Il est intéressant de voir comment se produit cette guérison : comme en passant. Jésus ne prête même pas attention à la femme ; Il sent simplement que la puissance de Dieu qu’Il porte en Lui a été nécessaire à quelqu’un, sans savoir exactement à qui (v. 45–46). Cela est peut-être devenu possible précisément parce que les guérisons de Jésus n’étaient pas à proprement parler des traitements : elles n’avaient pas de rapport direct avec la médecine. Jésus portait simplement en Lui toute la plénitude de Dieu, et donc la plénitude du Royaume, et quiconque participait à cette plénitude était guéri, pourvu qu’il eût envers Jésus ne serait-ce qu’une goutte de confiance. Or la femme guérie ne pouvait pas ne pas avoir cette confiance : le flux de sang dont elle souffrait la rendait impure, et elle-même aurait pu rendre impur quiconque elle aurait touché si la guérison n’avait pas eu lieu. Il fallait croire jusqu’au bout à la possibilité de la guérison et faire entièrement confiance à ce Maître mystérieux qui guérit quiconque vient à Lui avec foi. Jésus Lui-même confirme que la femme guérie a été sauvée par sa foi (v. 48).
Il en va de même pour la fille morte de Jaïre : nous n’avons pas ici un retour ordinaire à la vie, ni quelque chose de semblable à une réanimation, comme certains commentateurs des Temps modernes ont interprété cet événement. Car on avait déjà commencé à pleurer la morte (v. 52), et Jésus avait encore besoin de temps pour arriver à la maison de Jaïre lorsqu’on Lui annonça la mort de celle qu’Il allait guérir (v. 49). Mais, semble-t-il, la mort de la fille de Jaïre ne pouvait tout de même pas être appelée naturelle. La mort est naturelle lorsque l’homme meurt après avoir épuisé toutes ses forces, physiques et psychiques. De tels hommes, la Bible dit qu’ils sont morts « rassasiés de jours ». Ici, manifestement, il n’y avait rien de semblable, et il était encore trop tôt pour que la fille de Jaïre meure ; elle a été tuée par ce mal dans lequel repose notre monde, encore non transfiguré.
Bien sûr, toute mort est le triomphe visible du mal et la manifestation de cette corruption de la création en général et de la nature humaine en particulier, qui est liée à la chute ; mais même dans le monde déchu, les manifestations de ce mal ont leurs limites. Et le contact de celui qui est mort avant son temps avec le Royaume peut le délivrer de la mort, en ramenant les manifestations du mal du monde dans les limites où il est possible de les ramener sans transfigurer entièrement la création. Bien sûr, du point de vue du but final, de ce triomphe complet du Royaume dont nous parle la Bible, tout ce qui est décrit ici n’est que victoires partielles et temporaires. Mais elles deviennent la préfiguration de cette victoire dernière, lorsque le mal sera chassé du monde pour toujours, et que celui-ci deviendra partie de ce Royaume où il n’y aura plus de place ni pour les maladies ni pour la mort.
43 d) Var. « une femme qui, ayant dépensé tout son avoir en médecins, n’avait pu être guérie par personne », cf. Mc 5.26.
51 e) Cf. Mc 5.37. Mais, ici comme en 9.28 ; Ac 1.13, Jean figure immédiatement après Pierre. Cette façon d’associer Pierre et Jean est commune à 22.8 ; Ac 3.1, 3, 11 ; 4.13, 19 ; 8.14, et au quatrième évangile, Jn 13.23-26 ; 18.15-16 ; 20.3-9 ; 21.7, 20-23.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.