Au chapitre treize, Dieu dénonce par la bouche du prophète Ézéchiel l’un des phénomènes les plus dangereux de la vie religieuse...
Au chapitre treize, Dieu dénonce par la bouche du prophète Ézéchiel l’un des phénomènes les plus dangereux de la vie religieuse de l’humanité : la fausse prophétie. Il dit qu’au sein du peuple de Dieu, certains énoncent au nom de Dieu ce qu’ils pensent eux-mêmes. La raison en est que les faux prophètes se laissent conduire par leur propre esprit et non par l’Esprit Saint, et font, au mieux, passer leurs opinions pour la parole de Dieu. Mais, le plus souvent, ils disent ce que leurs compatriotes auront plaisir à entendre.
Le Seigneur attire spécialement l’attention sur ces « prévisions optimistes », lorsque les faux prophètes annoncent la paix alors qu’il n’y a pas de paix. Au fond, il ne s’agit pas d’un phénomène religieux, mais de propagande politique, très importante dans le contexte de l’époque. Parmi les dirigeants d’Israël existaient alors plusieurs partis rivaux qui proposaient de s’appuyer sur diverses puissances extérieures dans la lutte contre Babylone. Les promesses de paix que les faux prophètes déversent en abondance sont également mentionnées par le prophète Jérémie, actif à la même période. Elles faisaient le jeu de certaines forces politiques, mais Dieu les dénonce comme un refus coupable de Lui obéir.
L’essentiel de ces fausses prophéties de paix consiste à affirmer : « Dieu est avec nous parce que nous sommes très bons ; nous sommes le peuple porteur de Dieu, indépendamment de notre conduite morale. » Enduire de boue les murs de Jérusalem constitue ici une parodie d’acte prophétique, censée représenter l’indestructibilité miraculeuse de ces murs. Le prophète Ézéchiel a probablement en vue un événement bien précis de l’histoire de son temps, lorsqu’une sorte de cérémonie solennelle eut lieu à Jérusalem pendant la construction des murs : c’est à celle-ci que les faux prophètes ont vraisemblablement participé. Il est possible qu’il s’agisse d’une tentative des « patriotes exaltés » de se révolter contre Babylone après l’assassinat du gouverneur Godolias ; c’est dans le contexte de cette révolte qu’il faut comprendre la construction des murs de Jérusalem. Par la bouche du prophète, le Seigneur ne réfute pas seulement les fausses prophéties, mais utilise aussi cet exemple comme image du véritable ministère des prophètes. Ils sont appelés à « monter sur les brèches et élever une muraille », non pour Jérusalem, mais pour la maison d’Israël : il s’agit de dénoncer le péché et d’appeler à se corriger.
Il faut dire que, dans l’histoire de l’époque prophétique, nous rencontrons à maintes reprises de faux prophètes, à commencer par Amos, le premier des prophètes écrivains, et durant plusieurs siècles ensuite. Au fond, la fausse prophétie culminera dans les cris des grands prêtres et des pharisiens : « Enlève-Le, enlève-Le, crucifie-Le ! » Il importe de comprendre que ce phénomène est profondément enraciné dans la psychologie de l’être humain déchu et que les chrétiens, eux aussi, risquent d’y être confrontés. Non seulement à l’époque de l’exil, mais bien plus tard encore, nous voyons des « prophéties » déterminées par l’engagement politique. Voilà précisément pourquoi, dans l’une de ses lettres, l’apôtre Jean appelle à « ne pas croire tout esprit, mais à éprouver les esprits pour voir s’ils sont de Dieu » (1 Jn 4:1).
La seconde moitié du chapitre 13 est consacrée à un phénomène proche de la fausse prophétie « politique », mais non identique. Pour les distinguer, le prophète parle ici de fausses prophétesses, à la différence des faux prophètes de la première moitié du chapitre. Selon toute apparence, cette seconde forme de mensonge était effectivement davantage pratiquée par des femmes. Il s’agit de sorcellerie, de divers rites magiques destinés à connaître l’avenir et même à agir sur lui. Cette forme de fausse prophétie est bien plus primitive que la première et n’est pas guidée par un patriotisme mal compris mais néanmoins élevé, mais par la soif de gain. « Pour une poignée d’orge et un morceau de pain », les fausses prophétesses, enveloppées d’une aura de mystère, prédisent le destin, conjurent les malheurs par des formules, etc. Aujourd’hui, nos journaux de petites annonces regorgent d’offres telles que « Retour affectif garanti », si bien qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer de quoi il s’agit. De même que nos sorciers et nos mages actuels utilisent les icônes, l’eau bénite et d’autres attributs du christianisme, de même, à l’époque du prophète Ézéchiel, ils utilisaient les attributs de la foi dans le Dieu unique. Leur prophétie de leur propre initiative prétend faire descendre l’approbation divine sur le client, alors que la véritable volonté de Dieu ne les intéresse pas. Le verset 22 en parle avec une force particulière : « Par le mensonge, vous attristez le cœur du juste que Je ne voulais pas attrister, et vous fortifiez les mains de l’impie, pour qu’il ne se détourne pas de sa voie mauvaise et ne préserve pas sa vie. »
Enfin, on ne peut manquer de relever une autre idée dans cet important verset : celle de la volonté de Dieu concernant la conversion et le salut de l’impie. Elle est exprimée ici presque en passant, mais le prophète y reviendra plus d’une fois par la suite, et elle deviendra l’une des idées centrales de son livre.
2 e) « prophétise » grec ; « qui prophétisaient » hébr.
10 f) La « paix » n’est pas seulement l’absence de menaces extérieures, mais la prospérité et la concorde dans la société, cf. Jr 6.14.
10 g) Ézéchiel reproche aux faux prophètes leur optimisme fallacieux. Jérusalem est comme une maison menacée par les éléments déchaînés ; alors qu’il faudrait réparer sérieusement l’édifice, certains se contenteraient de masquer les lézardes par un simple crépi.
11 h) L’hébr. ajoute « et il tombera », dittographie.
11 i) Après « qu’il tombe », hébr. ajoute « j’envoyai » (?).
17 j) Aux reproches déjà faits aux faux prophètes s’ajoutent ici des allusions, pour nous obscures, à des pratiques sans doute magiques ou idolâtriques
18 k) « tous les poignets » versions ; « tous mes poignets » hébr.
20 l) Le mot hébreu leporehot, répété à la fin du v., est très difficile. L’idée de « bourgeon », « bourgeonner », évoquée par la racine parah, ne donne aucun sens. L’idée de « voler », « volatile », suggérée par l’araméen et appelée par le verbe, est plus satisfaisante. Il doit s’agir encore ici de pratiques plus ou moins magiques qui nous échappent. Dans le grec, ce mot qui manque la première fois est traduit, à la fin du v., « pour la dispersion. » — Avant le deuxième « comme des oiseaux » on omet « les âmes » (sous une forme anormale), dittographie probable.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.