Nous comprenons et ressentons bien toute la gamme de nos tendres sentiments envers les enfants, et cela ne nous étonne pas que le Seigneur les aime aussi et veuille qu'on les Lui amène. Mais, en plus de cet aspect purement vital, le texte d'aujourd'hui comporte un aspect profondément philosophique. Pour le comprendre, tournons-nous vers un passage du discours de réception du prix Nobel de Joseph Brodsky...
Nous comprenons et ressentons bien toute la gamme de nos tendres sentiments envers les enfants, et cela ne nous étonne pas que le Seigneur les aime aussi et veuille qu'on les Lui amène. Mais, en plus de cet aspect purement vital, le texte d'aujourd'hui comporte un aspect profondément philosophique. Pour le comprendre, tournons-nous vers un passage du discours de réception du prix Nobel de Joseph Brodsky. « Toute nouvelle réalité esthétique précise pour l'homme la réalité éthique. Car l'esthétique est la mère de l'éthique ; les notions de “bien” et de “mal” sont d'abord des notions esthétiques, qui précèdent les notions de “bien moral” et de “mal moral”. En éthique, tout n'est pas permis parce qu'en esthétique tout n'est pas permis, parce que le nombre de couleurs dans le spectre est limité. Le nourrisson sans raison qui, en pleurant, repousse l'inconnu ou, au contraire, tend les bras vers lui, fait instinctivement un choix esthétique, et non moral. Le choix esthétique est individuel, et l'expérience esthétique est toujours une expérience privée. [...] Il ne s'agit pas tant de dire que la vertu ne garantit pas le chef-d'oeuvre, que de dire que le mal [...] est toujours un mauvais styliste. Plus l'expérience esthétique d'un individu est riche, plus son goût est ferme, plus son choix souverain est net, plus il est libre, même s'il n'en est peut-être pas plus heureux ».
Il est très important pour nous de relever deux choses dans ces paroles : le nourrisson fait un choix esthétique parce qu'il ne connaît pas l'éthique, et, en un certain sens, l'éthique dépend de l'esthétique. Voilà pourquoi « le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent ». Cela nous est bien plus difficile à comprendre que les tendres sentiments envers les enfants, les nôtres comme ceux de Jésus. L'apprentissage des normes éthiques du christianisme nous coûte tant, alors que les enfants n'ont pas encore parcouru ce chemin épineux ; comment donc se retrouvent-ils devant nous ? Mais voici la réponse de Joseph Brodsky. En effet, à un niveau profond, l'esthétique précède l'éthique : au fond, c'est seulement le manque d'une esthétique véritable dans cette vie terrestre qui a rendu l'éthique nécessaire. L'éthique est inévitablement liée à notre souffrance, parce qu'elle nous interdit ce dont nous avons parfois très envie, et cela témoigne déjà de son « étiologie » terrestre. L'esthétique véritable ne porte en elle aucune souffrance et elle est un écho du Ciel. Et ce sont précisément les enfants, qui ne connaissent pas encore l'éthique, qui n'y ont tout simplement pas encore été instruits, qui conservent jusqu'à un certain temps le sens de l'esthétique véritable.
Relevons encore une pensée de Brodsky : « Le choix esthétique est individuel, et l'expérience esthétique est toujours une expérience privée ». Cela aussi nous conduit au niveau de l'enfance. Car l'éthique, au fond, ce sont les normes de l'existence au sein de la société, l'existence des adultes ; les enfants, tant que nous ne les avons pas confiés à la maternelle, et même encore quelque temps après, sont des êtres au plus haut point individuels, simplement parce qu'ils n'ont pas encore eu affaire à la société. Mais quelle richesse dans cette individualité, si seulement notre prière à Dieu pouvait être ainsi. Puis ils vous rapportent de la maternelle ou de l'école ce que disent les autres enfants, l'éducatrice, l'institutrice, et ainsi de suite ; ensuite, ils ont déjà peur de ne pas être comme tout le monde. Il y a quelque chose de cela dans notre vie en Dieu, une sorte d'esprit d'écolier : s'il est dit quand et comment lire, alors nous lisons à ce moment-là et de cette manière-là, et nous pensons que nous prions. En réalité, la prière est un travail extrêmement rude de recherche du vrai Visage de Dieu, oui, beaucoup s'en souviennent, mais aussi de notre propre vrai visage. Il ne faut pas l'oublier. Et très souvent, il s'avère qu'il faut le chercher dans sa petite enfance.
1 v) Pensée et vocabulaire pauliniens cf. Rm 1.10 ; 12.12 ; 1 Th 5.17.
7 w) En Si 35.18-19, dont ce verset semble s’inspirer, il est dit que Dieu ne patientera pas ni ne tardera à rendre justice aux pauvres opprimés ; ici il est dit qu’il prend patience. Peut-être cette adaptation reflète-t-elle le souci d’expliquer le retard de la Parousie. Comparer une attitude analogue en 2 P 3.9 ; Ap 6.9-11.
15 x) Ici reprend le récit de Mc, qu’il a quitté en 9.50. Cf. 9.51.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.