Chacun des évangélistes décrit à sa manière la crucifixion et la mort sur la croix du Sauveur. Et si, dans d'autres évangiles, il est fait mention, par exemple, du disciple bien-aimé debout près de la croix ou du brigand repenti, dans l'Évangile selon Matthieu il n'y a aucune mention de ce genre. L'évangéliste note seulement qu'après la mort de Jésus certains des soldats romains qui gardaient le Crucifié furent saisis et effrayés, reconnaissant qu'il était « vraiment le Fils de Dieu » (v. 54). Il mentionne aussi les femmes, il est vrai, mais dans sa description elles « regardent de loin » (v. 55-56), si bien qu'auprès de la croix il ne se trouve personne qui puisse le soutenir, ne serait-ce que par sa présence. Une telle fin s'inscrit pleinement dans la conception générale de l'évangéliste, qui décrit toute l'histoire des derniers jours et des dernières heures du ministère terrestre du Sauveur comme une histoire de trahison et d'apostasie. Et au moment de sa mort sur la croix, les fidèles ou bien se tiennent au loin, ou bien, comme Joseph d'Arimathie, apparaissent lorsque tout est déjà fini (v. 57-61), tandis qu'au pied de la croix ne demeurent que le mal qui se réjouit et les ténèbres triomphantes (v. 39-44).
Sur le fond des descriptions des autres évangélistes, un tel tableau pourrait paraître excessivement contrasté, presque jusqu'au schématisme, si ce n'était la logique de l'auteur sacré, qui considère tout le ministère terrestre du Sauveur comme le conflit du Royaume avec les forces qui lui sont opposées et qui brûlent de détruire Celui qui a apporté le Royaume dans le monde. De ce point de vue, ce qui se passe au pied de la croix ne peut malheureusement pas être appelé quelque chose d'exceptionnel. Nous y voyons tout et tous ceux que Jésus a dû affronter tout au long de son ministère terrestre. Il y a là les moqueries méchantes de gens de la foule de la rue qui ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre (v. 39-40), la jubilation mauvaise des rigoristes religieux, les railleries des théologiens savants (v. 41-43), et même les outrages de ceux à qui il ne convenait vraiment pas d'outrager: les brigands crucifiés près de Jésus (v. 44). Et une seule chose unissait tous ces hommes si différents: le refus du Royaume. Il gênait chacun d'eux à sa manière, et maintenant les voilà tous réunis près de la croix pour se réjouir de leur victoire, une victoire imaginaire sur Celui dont la vie même ne leur laissait pas de repos.
Bien sûr, aucun d'eux ne se doutait que cette victoire était imaginaire. Car dans leur monde, le monde où il y avait place pour tout et pour tous sauf pour le Christ et le Royaume, leur victoire était réellement absolue; elle ne devenait rien que dans un autre monde, plus grand, le monde de Dieu. Mais de ce monde, ceux qui se moquaient du Crucifié ne savaient rien du tout, ou n'en avaient que les représentations les plus approximatives et les plus confuses. C'est pourquoi la Résurrection fut pour eux comme un coup de tonnerre dans un ciel clair, le même coup de tonnerre que deviendra sans doute pour beaucoup le retour du Sauveur, peut-être même pour ceux qui ont l'habitude de se considérer comme chrétiens.
