L'épître de Paul adressée à Tite est entièrement consacrée à l'organisation de la vie ecclésiale en Crète, où l'apôtre...
L'épître de Paul adressée à Tite est entièrement consacrée à l'organisation de la vie ecclésiale en Crète, où l'apôtre avait dû prêcher autrefois. En abordant ce thème, Paul mentionne d'abord les évêques et les presbytres qui, à l'évidence, déterminaient pour une large part le visage de la communauté ecclésiale. Les exigences posées aux presbytres se révèlent assez habituelles, et la principale est la justice : le presbytre, selon la parole de l'apôtre, doit être irréprochable (« sans reproche », v. 5-6). Il n'y a là rien d'étonnant si l'on se souvient que de grands groupes d'Églises dans telle ou telle région, à en juger par les données qui nous sont parvenues grâce aux livres du Nouveau Testament, étaient apparemment dirigés par un conseil d'anciens (« presbytres »), qui étaient aussi leurs représentants lorsque se réunissait un concile de toute l'Église. C'est précisément d'eux que dépendait en grande partie la vie spirituelle de l'Église locale, de même que la vie spirituelle d'une communauté ecclésiale concrète dépendait largement du serviteur (« diacre ») qui la dirigeait.
Mais l'irréprochabilité, Paul l'exige manifestement non seulement des presbytres, mais aussi des évêques, dont la fonction était, au fond, strictement administrative (v. 7-9). Bien plus : à en juger par le fait que l'établissement des presbytres se trouve directement lié au choix des évêques, on peut supposer que, malgré son caractère administratif et économique, le ministère épiscopal recevait une grande attention dans l'Église des premiers chrétiens, et que les candidats aux fonctions épiscopales étaient choisis avec soin, avec la participation du conseil local des anciens de l'Église (« presbytres »). Une telle attention portée à une question qui, pour la vie spirituelle, pouvait paraître secondaire, n'était bien sûr pas fortuite.
Et il ne s'agit pas seulement du fait que, dans la vie spirituelle comme dans la vie ecclésiale, il n'existe pas de détails insignifiants : les négligences ou violations administratives, économiques ou juridiques, sans parler de l'indélicatesse financière ou de quelque chose de semblable, sont tout aussi inadmissibles pour la communauté ecclésiale dans son ensemble que pour chaque chrétien. Il s'agit avant tout du fait que toute activité administrative et économique, surtout lorsqu'elle est liée aux flux d'argent, constitue une sorte de travail spirituellement dangereux. Il existe des travaux et des productions physiquement ou psychologiquement nocifs, qui créent une charge accrue pour le corps ou pour l'âme ; dans le même sens, on peut parler de travaux et de productions spirituellement dangereux qui, sans être en eux-mêmes pécheurs, exigent de ceux qui s'y consacrent une attention et une prudence particulières dans ce qui concerne l'observance de la Torah. Tel était aussi le ministère de l'évêque, qui avait besoin d'une vigilance spirituelle particulière afin de ne pas s'écarter du chemin de la justice et de ne pas perdre son salut. Car, si cela arrivait, une telle issue serait pour la communauté ecclésiale ce qui pourrait s'y produire de plus terrible. Et pas seulement parce que tout événement de ce genre devient inévitablement un contre-témoignage, mais aussi parce que le Royaume, dans notre monde en voie de transfiguration mais pas encore transfiguré, diminue à chaque incident de ce genre.
1 a) Cette adresse, vv. 1-3, condense toute une théologie du salut et de l’apostolat.
5 b) Paul, d’une manière habituelle, jette les fondements de l’évangélisation, laissant à d’autres le soin de la compléter, cf. 1 Co 1.17 ; 3.6, 10 ; Col 1.7 ; Rm 15.23.
5 c) Selon une coutume héritée de l’ancien Israël (Ex 18.13s ; Nb 11.16 ; Jos 8.10 ; 1 S 16.4 ; Isa 9.14 ; Ez 8.1, 11, etc.), et du Judaïsme (Esd 5.5 ; 10.14 ; Jdt 6.16 ; Lc 7.3 ; 22.66 ; Ac 4.5, etc. ; Josèphe, Philon, etc.), les premières communautés chrétiennes, tant à Jérusalem (Ac 11.30 ; 15.2s ; 21.18) que dans la Diaspora (Ac 14.23 ; 20.17 ; 1.5 ; 1 P 5.1), avaient à leur tête un collège de « presbytres », anciens (sens étymologique) ou notables. Les « épiscopes » (étym. « sur-veillants », cf. Ac 20.28), qui ne sont pas encore des « évêques », et apparaissent en particulière relation avec les « diacres » (Ph 1.1 ; 1 Tm 3.1-13 ; Pères Apostoliques), semblent dans certains textes (1.5, 7 ; Ac 20.17, 28) pratiquement identiques aux « presbytres ». Cependant leur titre, qui se rencontre dans le monde grec mais peut-être aussi d’origine sémitique (cf. le Mebaqqer des Esséniens ; cf. déjà Nb 4.16 ; 31.14 ; Jg 9.28 ; 2 R 11.15, 18 ; 12.11, etc.), désigne plutôt une fonction, un office, tandis que celui de « presbytre » connote un état, une dignité. Il se peut que les épiscopes aient été désignés, peut-être à tour de rôle, dans le collège des presbytres pour remplir certaines charges actives, cf. 1 Tm 5.17. De toute manière, les presbytres et épiscopes chrétiens, établis par les Apôtres, Ac 14.23, ou leurs représentants, 1.5, par imposition des mains, 1 Tm 5.22 ; cf. 1 Tm 4.14 ; 2 Tm 1.6, ne sont pas seulement chargés d’administration temporelle, mais aussi d’enseignement, 1 Tm 3.2 ; 5.17 ; 1.9, et de gouvernement, 1 Tm 3.5 ; 1.7.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.