En quel sens Jésus nous appelle-t-Il à être « comme des enfants » ? En quoi la perception du monde propre à l'enfant diffère-t-elle tellement de la nôtre ? On peut trouver une indication de la réponse dans la parabole du publicain et du pharisien. Il semblerait que le pharisien dise sur lui-même l'entière vérité. Il était peu probable qu'il fût hypocrite lorsqu'il...
En quel sens Jésus nous appelle-t-Il à être « comme des enfants » ? En quoi la perception du monde propre à l'enfant diffère-t-elle tellement de la nôtre ? On peut trouver une indication de la réponse dans la parabole du publicain et du pharisien. Il semblerait que le pharisien dise sur lui-même l'entière vérité. Il était peu probable qu'il fût hypocrite lorsqu'il remerciait Dieu de ne pas être comme le publicain qui se tenait à côté de lui. Aucun pharisien ne se serait jamais permis de commettre sciemment un péché. Il y avait bien sûr des exceptions, mais dans l'ensemble les pharisiens, gens profondément et sincèrement religieux, cherchaient réellement à éviter tout péché.
Or devenir publicain, percepteur d'impôts, et collaborer avec le pouvoir romain constituait aux yeux des pharisiens un péché manifeste. Et le publicain lui-même, il faut le remarquer, n'en doute absolument pas : il demande seulement à Dieu de lui pardonner les péchés qu'il a commis, sans même essayer de se justifier. Il comprend aussi bien que le pharisien qui se tient à côté de lui qu'en dehors de ses péchés, il n'a rien à présenter à Dieu. Le pharisien est dans une autre situation : il a quelque chose à dire à Dieu et quelque chose dont Le remercier. En effet, quelle personne religieuse ne remercie pas Dieu pour la vie qu'Il lui a donnée ? Du moins tant que cette vie se déroule plus ou moins régulièrement, sans crises particulières ni effondrements spirituels.
Le problème n'est pas ici de savoir avec quoi chacun est venu devant Dieu. Le problème est de savoir qui le pharisien regarde et qui le publicain regarde. Le pharisien se regarde lui-même. Il énumère ses mérites devant Dieu et s'admire. C'est comme s'il disait à Dieu : regarde comme Tu m'as bien réussi ! Merci, Seigneur, de m'avoir fait si bon. Et même une telle gratitude n'aurait rien de mauvais, à ceci près que le pharisien n'a pas le temps de communiquer avec Dieu. Il est occupé à se mettre en scène. Il se présente lui-même à son Dieu.
Mais Dieu veut une communication simple et ordinaire. Il connaît déjà chacun, Il sait que le pharisien a réussi sa vie religieuse. Ce qui Lui importe, c'est qu'il réussisse tout autant sa vie spirituelle. Et pour cela, la personne doit regarder non pas elle-même, mais Dieu, même si elle est très religieuse, et peut-être surtout si elle l'est. On ne peut vivre d'une vie spirituelle qu'en gardant les yeux fixés sur Dieu. Comme le publicain. Il se repent de ses péchés sans détacher son regard de Dieu. C'est cela l'essentiel. Dieu fera le reste. Il n'existe pour Lui aucun péché insurmontable. Et c'est ici que les enfants ont plus de facilité que les adultes.
Jusqu'à un certain âge, ils ne prêtent généralement presque aucune attention à eux-mêmes ni à l'apparence qu'ils ont aux yeux des autres. Ils ne sont pas centrés sur eux-mêmes. Même si un enfant est nettement introverti, il ne se regarde pas. Il vit simplement dans son monde intérieur et regarde ce monde intérieur, non lui-même. Ce détachement de soi est la condition la plus importante d'une vie spirituelle pleine. Autrement, il est impossible de garder les yeux fixés sur Dieu, et un tel regard est une condition nécessaire du salut. Nécessaire et, dans l'ensemble, suffisante, car rien n'est impossible à l'amour de Dieu.
7 w) En Si 35.18-19, dont ce verset semble s’inspirer, il est dit que Dieu ne patientera pas ni ne tardera à rendre justice aux pauvres opprimés ; ici il est dit qu’il prend patience. Peut-être cette adaptation reflète-t-elle le souci d’expliquer le retard de la Parousie. Comparer une attitude analogue en 2 P 3.9 ; Ap 6.9-11.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.