Non seulement certains personnages, mais toute l'époque de la restauration du Temple devient, en un sens, une préfiguration du temps...
Non seulement certains personnages, mais toute l'époque de la restauration du Temple devient, en un sens, une préfiguration du temps de la venue du Messie. Bien des choses changent à l'avènement d'une époque nouvelle, dans un cas comme dans l'autre. Mais beaucoup demeurent aussi immuables, comme une institution éternelle du Tout-Puissant. Ce que le prophète Zacharie fait connaître au lecteur au chapitre 7 distingue ce qui change de ce qui demeure, et cette distinction contredit radicalement les conceptions courantes de l'Antiquité comme de notre temps.
Les Juifs restés à Babylone, gouvernée par le roi perse Darius qui leur est favorable, envoient à Jérusalem des émissaires pour demander s'ils doivent observer les jeûnes des cinquième et septième mois, devenus traditionnels. Le premier fut institué après 587 avant Jésus-Christ en signe de deuil pour la destruction de Jérusalem ; le second apparut à peu près au même moment en souvenir du dernier soulèvement des Juifs et du meurtre de Godolias, que Nabuchodonosor avait laissé gouverner la Judée conquise. Maintenant que le Temple de Jérusalem est en cours de restauration, faut-il continuer à pleurer la destruction du précédent ? Autant qu'on puisse en juger, les envoyés des Juifs de Babylone attendent l'une de deux réponses. Peut-être les prêtres et les prophètes décideront-ils d'abolir le jeûne, puisque la cause du deuil a disparu. Mais peut-être décideront-ils de le maintenir comme une observance traditionnelle marquant un tournant important de l'histoire du peuple…
Or la réponse que le Seigneur donne par Zacharie se situe dans une tout autre dimension et frappe par son amertume. Presque au même moment, le Seigneur parle de la même chose par le Second Isaïe ; il n'est même pas exclu que les deux prophètes, le Second Isaïe et Zacharie, répondent à une seule et même question. Dans les deux cas, le Seigneur rejette les jeûnes traditionnels comme une pratique accomplie par les hommes non pour Lui, mais pour eux-mêmes. « Est-ce pour Moi que vous avez jeûné ? » s'exclame Zacharie au nom du Seigneur. « Voici, le jour de votre jeûne, vous faites votre propre volonté et exigez de lourds travaux des autres », dit-Il par le Second Isaïe (Is 58:3). Une observance rituelle traditionnelle se révèle vide et dépourvue de sens parce que le Seigneur n'en est pas le but. Quel autre but, pourrait-on penser, une pratique religieuse telle que le jeûne pourrait-elle avoir ? Non, dit le Seigneur : ce n'est pas pour Lui que les Juifs jeûnaient, mais pour eux-mêmes, pour consoler leur peine, exprimer leur douleur, « pour paraître aux yeux des hommes comme des gens qui jeûnent », ainsi que le formulera le Seigneur Jésus-Christ. Une expérience profondément personnelle de douleur et de repentir avait pris, parmi les Juifs de Babylone, un caractère public, devenant ostentatoire et insincère.
Et le Seigneur dit par Zacharie et le Second Isaïe ce dont les Juifs avaient réellement besoin, ce qui devait exprimer leur repentir et leur douleur. « Ainsi parlait alors [avant la captivité] le Seigneur Sabaoth : rendez une justice équitable et pratiquez la miséricorde et la compassion, chacun envers son frère », rappelle Zacharie. Quant au Second Isaïe, il dit : « Voici le jeûne que J'ai choisi : dénoue les chaînes de l'injustice, défais les liens du joug, rends la liberté aux opprimés et brise tout joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et fais entrer dans ta maison les pauvres sans abri… » (Is 58:6–7). Ce qui importe à Dieu, ce n'est pas l'expression extérieure du remords mais, selon les paroles de Jean le Baptiste, « un fruit digne du repentir ». Le prophète Zacharie s'écrie avec amertume que le Seigneur appelle précisément les hommes à la miséricorde, à la compassion et à l'amour concret du prochain ; c'est cela qui aurait pu préserver Jérusalem de la destruction, parce que c'est en cela que consiste la justice de Dieu. Mais les Juifs « ne voulurent pas écouter… et c'est pourquoi la grande colère du Seigneur les frappa » : le prophète rappelle ce que ses prédécesseurs avaient annoncé depuis longtemps.
Il est évident que, lorsque les conditions historiques changent, l'exigence de miséricorde et de compassion demeure immuable ; c'est bien la miséricorde qui est le fruit du repentir et de la purification attendu par le Seigneur. Les observances traditionnelles, au contraire, ne font même pas l'objet d'une discussion, tant elles sont liées aux circonstances historiques concrètes et aux tâches spirituelles de leur époque. On ne peut manquer de remarquer que le Christ dira exactement la même chose aux Juifs en leur rappelant les paroles du prophète Osée : « Je veux la miséricorde, non le sacrifice, et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » (Os 6:6, Mt 9:13). Mais alors non plus, comme au temps du Second Isaïe et de Zacharie, les Juifs ne voudront pas L'écouter. Il est trop commode pour les hommes de remplacer le fruit du repentir par son expression extérieure, et ce problème ne concerne pas seulement les Juifs.
1 w) Novembre 518.
2 x) Cet Israélite, grand officier du roi (rab-mugi ; cf. Jr 39.3, 13), porte un nom babylonien. Mais le texte n’est pas sûr et on peut aussi comprendre « Béthel envoya Sar-Eçèr, Regem-Melèk et ses gens pour apaiser... ».
3 y) Ce jeûne de juillet commémorait la destruction de Jérusalem et du Temple en 587. Depuis qu’on a commencé à rebâtir, il semble hors de saison. D’où la question posée à l’autorité de Jérusalem. La réponse paraît n’être donnée qu’en 8.18-19.
4 z) Cet oracle a été rattaché artificiellement à l’épisode de l’ambassade de Béthel, à cause de la mention des jeûnes, v. 5. Le jeûne de septembre commémorait l’assassinat de Godolias, 2 R 25.25 ; Jr 41.1s.
6 a) Qu’ils jeûnent ou qu’ils festoient, c’est toujours leur intérêt, qu’ils cherchent.
Le livre de Zacharie se compose de deux parties bien distinctes : 1-8 et 9-14. Après une introduction, datée d’octobre-novembre 520, deux mois après la première prophétie d’Aggée, le livre rapporte huit visions du prophète datées de février 519, 1.7 – 6.8, suivies du couronnement symbolique de Zorobabel (les réviseurs ont substitué le nom du grand prêtre Josué lorsque se fut évanoui l’espoir qu’on avait mis en Zorobabel et que le sacerdoce détint tout le pouvoir), 6.9-14. Le chap. 7 fait un retour sur le passé national et le chap. 8 ouvre des perspectives de salut messianique, l’un et l’autre à propos d’une question sur le jeûne, posée en novembre 518.
Cet ensemble bien daté et de pensée homogène est certainement authentique ; il porte cependant les marques d’une révision, faite par le prophète lui-même ou par ses disciples. Par exemple, les annonces universalistes de 8.20-23 ont été ajoutées après 8.18-19 qui est une conclusion.
Comme Aggée, Zacharie se préoccupe de la reconstruction du Temple. Mais il fait une part plus large à la restauration nationale et à ses exigences de pureté et de moralité, et l’attente eschatologique est plus pressante. Cette restauration doit ouvrir une ère messianique où le sacerdoce représenté par Josué sera exalté, 3.1-7, mais où la royauté sera exercée par le « Germe », 3.8, terme messianique que 6.12 applique à Zorobabel. Les deux Oints, 4.14, gouverneront en parfait accord, 6.13. Ainsi Zacharie fait renaître la vieille idée du messianisme royal mais l’associe aux préoccupations sacerdotales d’Ézéchiel, dont l’influence se marque sur bien des points : rôle prépondérant des visions, tendance apocalyptique, souci de la pureté. Les mêmes traits et la part faite aux anges préludent à Daniel.
La deuxième partie, 9-14, qui s’ouvre d’ailleurs par un nouveau titre, 9.1, est toute différente. Les pièces sont sans date et anonymes. Il n’est plus question ni de Zacharie, ni de Josué, ni de Zorobabel, ni de la construction du Temple. Le style est différent et fait un fréquent usage des livres antérieurs, surtout Jr et Ez. L’horizon historique n’est plus le même ; Assur et l’Égypte viennent comme les noms symboliques de tous les oppresseurs.
Ces chapitres ont très vraisemblablement été composés dans les dernières décennies du IVe siècle av. J.-C., après la conquête d’Alexandre. Malgré les efforts récemment renouvelés pour prouver leur unité, il faut admettre qu’ils sont disparates. On distingue deux sections introduites chacune par un titre, 9-11 et 12-14 ; la première est presque entièrement en vers, la seconde est presque entièrement en prose. On parle d’un Deutéro-Zacharie et d’un Trito-Zacharie. En fait ce sont deux collections elles-mêmes composites. La première utilise peut-être d’anciens morceaux poétiques, préexiliques, et se réfère à des faits d’histoire qu’il est difficile de préciser (l’application de 9.1-8 à la conquête d’Alexandre reste la plus vraisemblable). La seconde partie, 12-14, décrit en termes d’apocalypse les épreuves et les gloires de la Jérusalem des derniers temps. Mais l’eschatologie n’est pas absente de la première partie et certains thèmes se retrouvent dans les deux sections, ainsi celui des « pasteurs » du peuple, 10.2-3 ; 11.4-14 ; 13.7-9.
Cette partie du livre est importante surtout par sa doctrine messianique, d’ailleurs peu unifiée : relèvement de la maison de David, 12 Passim, attente d’un Roi messie humble et pacifique, 9.9-10, mais annonce mystérieuse du Transpercé, 12.10, théocratie guerrière, 10.3 – 11.3, mais aussi cultuelle à la manière d’Ézéchiel, 14. Ces traits s’harmoniseront dans la personne du Christ et le Nouveau Testament cite souvent ces chapitres de Zacharie ou au moins y fait allusion, ainsi Mt 21.4-5 ; 27.9 (combiné avec Jérémie) ; Mt 26.31 = Mc 14.27 ; Jn 19.37.