RÉFLEXIONS pour Gn 27:1-46
L'histoire de la bénédiction de Jacob peut paraître au lecteur moderne étrange, pour le moins. Quel sens peut bien avoir une bénédiction volée ? Quant à la tromperie comme telle, il n'y a pas à en discuter : tout est clair. Pourtant, pour Jacob, il ne s'agissait sans doute pas de tromperie : il avait pris tout à fait au sérieux la vente par Ésaü de son droit d'aînesse (« primogéniture »), et pouvait donc se considérer en droit de recevoir aussi la bénédiction de son père. En ce temps-là, une telle bénédiction signifiait le choix du successeur auquel devait revenir, à terme, le pouvoir du chef. En bénissant Jacob, Isaac lui transmettait précisément ce que supposait le droit d'aînesse : la place de chef de la tribu après sa mort. Dans ce cas se pose une question logique : pourquoi Isaac ne pouvait-il pas changer sa décision après avoir appris qu'il avait été trompé ?
Pour répondre à cette question, il importe de garder à l'esprit la manière dont on comprenait alors la bénédiction. Il ne s'agissait pas seulement d'une sanction autorisant la transmission du pouvoir. La bénédiction n'était pas un moment purement rituel, une simple formalité à coloration religieuse. On la considérait avant tout comme un acte de transmission d'une force, cette force même que tous connaissaient alors, force à la base de l'univers, dont Isaac et les siens considéraient le Dieu d'Abraham comme la source. On savait de cette force qu'elle se manifestait d'une manière particulière en certains lieux, comme on savait aussi que les dieux et les esprits la possédaient : c'est elle qui leur donnait des capacités et des propriétés surhumaines. Quelques hommes choisis possédaient aussi cette force ; ils ne devenaient certes pas des dieux ni des esprits, mais la force leur donnait certaines capacités ou quelque propriété inhabituelle. Elle pouvait, par exemple, aider quelqu'un à devenir un grand guerrier, fort non seulement physiquement, mais maîtrisant aussi des techniques spéciales de magie guerrière. Elle pouvait lui permettre de communiquer avec les esprits et de voir le monde spirituel, bien entendu le monde déchu.
Cette force était également nécessaire pour être chef : le chef avait besoin de qualités particulières qu'il était impossible d'acquérir sans posséder cette force. Celui qui possédait la force pouvait la donner à un autre, mais une seule fois, car il était déjà impossible de la reprendre. Cette transmission de force s'appelait bénédiction ; la malédiction, au contraire, était une action visant à priver l'homme de force. C'est par une telle bénédiction qu'Isaac bénit Jacob ; c'est pourquoi, ayant appris la tromperie, il ne pouvait plus rien changer. Jacob, lui, était convaincu que le pouvoir était désormais entre ses mains : Ésaü lui avait vendu son droit d'aînesse, et son père lui avait donné sa force de chef.
