RÉFLEXIONS pour Jb 36:1-33
Élihou fait précéder la dernière partie de son discours d'une exhortation à Job, l'appelant à prêter attention à ce qui va être dit. « Mes paroles ne sont assurément pas mensongères ; devant toi se tient celui qui est parfait en connaissance », dit Élihou. Peu de gens oseraient parler ainsi : peut-on être certain de l'exactitude de son savoir, surtout lorsqu'il s'agit de l'Incompréhensible ? Du point de vue du bon sens, une telle entrée en matière dévalorise tout le reste du discours. Peut-être l'auteur met-il ces paroles dans la bouche d'Élihou parce qu'il représente en lui l'un des groupes religieux de son époque et veut le rendre reconnaissable.
Un trait caractéristique du raisonnement d'Élihou est l'idée d'un monde achevé. Rien de nouveau n'apparaîtra sur terre, et Dieu trône au-dessus d'elle comme un Juge redoutable mais juste. Dieu soutient les justes et châtie les impies, corrige ceux qui s'égarent pour qu'ils ne périssent pas dans leur déraison. Si Job écoutait la correction, Dieu le délivrerait lui aussi de ses malheurs. C'est le tableau d'un monde stable, certes imparfait, mais achevé.
Le Dieu qui S'est révélé dans l'histoire des hommes, qui intervient dans son cours et conduit le monde vers le salut, le Dieu de la Bible, n'est pas ainsi. La Bible parle d'un Dieu qui agit pour ramener l'humanité au jardin d'Éden, pour l'« élever au ciel », selon l'expression de saint Jean Chrysostome. Pour Élihou, aucun jardin de ce genre n'est nécessaire ; le monde où demeure actuellement l'humanité suffit.
Dans la seconde partie du chapitre, Élihou chante la grandeur de Dieu, qui règne sur la nature et sur le monde des hommes. Et, une fois encore, l'essentiel chez le Dieu qu'il célèbre est qu'Il Se trouve au-delà des nuages. Comme un étranger, Il arrose le monde de pluies et cache les éclairs dans Sa droite, mais le cri du souffrant ne franchit pas les nuages. Dans les discours d'Élihou, l'auteur du livre de Job mène à son terme logique la position des amis, et cette position achevée effraie par son absence de vie.
Élihou exhorte Job souffrant à exalter Dieu et le menace d'un châtiment pour son audace. Dans son emportement, il laisse échapper ces mots : « Ne désire pas cette nuit où les peuples sont anéantis sur place. » La traduction moderne de Desnitski propose : « C'est en vain que tu rêves de cette nuit… » ; la Septante et le texte slavon sont plus explicites encore : « N'attire pas la nuit, où les peuples montent à leur place », autrement dit : « N'appelle pas cette nuit. » De quoi parle Élihou ? Quelle est cette nuit du jugement où des peuples entiers sont balayés de la face de la terre ? Il songe en fait aux paroles de Job réclamant que sa cause soit jugée ouvertement. Des peuples entiers périront dans la nuit du jugement ; comment Job, seul, pourrait-il alors tenir ? Pour Élihou, la personne humaine compte peu, d'où son avertissement sur le danger du jugement. Mais si, dans cette nuit, Dieu détruit des peuples sans remarquer les personnes, que valent toutes les incantations d'Élihou sur Sa justice ?
Peut-être assistons-nous ici à un tournant du personnalisme biblique, où, à la suite de la prédication des prophètes, la représentation de Dieu comme Souverain des peuples cède la place à l'annonce de Dieu comme Libérateur de chaque homme. Mais surtout, la « nuit où les peuples sont balayés », qu'Élihou déconseille à Job d'appeler, est nommée dans les livres prophétiques le Jour du Seigneur, qui est « ténèbres et non lumière » : le jour de la venue du Christ Sauveur. Tout le discours d'Élihou se résume à ceci : « N'appelle pas le Christ. » Et ses paroles valent ce que vaut ce conseil.
