RÉFLEXIONS pour Ez 40:1-49
Il est difficile de dire combien de temps s’est écoulé entre la prophétie d’Ézéchiel sur la victoire de Dieu dans le combat contre le mal, lorsqu’il annonça au peuple son retour à venir, et la prophétie suivante. Probablement plusieurs années, durant lesquelles ses auditeurs attendaient sans doute l’accomplissement de la promesse. Mais, comme le dit le Seigneur Jésus-Christ à Ses disciples, il ne nous appartient pas de connaître les temps et les moments que Dieu a fixés de Sa propre autorité. Ézéchiel n’en dit pas un mot, n’y fait pas la moindre allusion. Même lors du triste anniversaire des vingt-cinq ans d’exil, où la question des délais se pose d’elle-même, ce n’est pas sur elle que le prophète porte son attention. En ces jours, son cœur se tourne vers le Seigneur, et le Seigneur lui accorde sa dernière grande vision.
Comme au début du livre, le prophète tente de décrire ce qui lui a été révélé ; ses paroles en donnent une représentation presque visible. Dans cette vision, le Seigneur révèle au prophète le Royaume de Dieu à venir ; en son centre se trouve l’essentiel, ce qui remplit de tremblement le cœur du prophète lui-même et de tous ses auditeurs et lecteurs : un nouveau Temple. Depuis une haute montagne, presque à vol d’oiseau, le prophète contemple cette merveille. Il est significatif que l’immense majorité des hommes de toutes les générations soient convaincus que tel est précisément le « point de vue » de Dieu sur notre monde : d’une hauteur inaccessible, le Tout-Puissant contemple l’œuvre de Ses mains. Et voici qu’Ézéchiel est, pour ainsi dire, placé à ce point d’observation, d’où il peut embrasser l’avenir caché aux mortels. Comme la vigie qui, apercevant à l’horizon la terre désirée, élève la voix pour l’annoncer à tout le navire, le prophète décrit avec ravissement le Temple qu’il a vu.
Que nous réserve l’avenir ? C’est une question angoissante, que le cours de l’histoire ne rend ni plus facile ni plus claire. Où va le monde, défiguré par la cruauté et l’égoïsme humains ? Y a-t-il une espérance pour l’humanité qui périt ? Comme la plupart des prophètes, Ézéchiel saisit en esprit la réponse à cette question ; la promesse même de la victoire de Dieu et du Royaume du siècle à venir témoigne de son origine divine : un tel optimisme ne découle pas de l’expérience humaine. Aussi, le seul fait qu’il y aura un nouveau Temple devient-il un événement immense dans la vie spirituelle des Israélites captifs. Dès lors, toute la vie en captivité prend un sens : les exilés ont quelque chose à attendre, quelque chose à espérer. Sans cette prophétie d’Ézéchiel, même l’appel au retour qui retentira quelques années plus tard dans la bouche du Second Isaïe aurait été impossible.
Dans la description même du nouveau Temple, qui occupe trois chapitres, il importe de relever plusieurs aspects. Un homme mystérieux, resplendissant comme le bronze, mesure tous les détails du Temple. Il tient dans ses mains un cordeau de lin et une canne à mesurer, outils ordinaires des bâtisseurs de l’Antiquité, qui donnent au récit un sens profond. Dans la Bible, ils sont avant tout les symboles de la Sagesse de Dieu, qui donne sa mesure à la terre. S’adressant à Job, le Seigneur s’écrie du sein de la tempête : « Où étais-tu quand Je fondais la terre ? Dis-le, si tu le sais. Qui en a fixé les mesures, si tu le sais ? Ou qui a tendu sur elle le cordeau ? » (Jb 38,4–5). La même mesure et le même cordeau sont présents dans la vision d’Ézéchiel. À la différence du Temple de Salomon, construit sur le modèle des anciens sanctuaires cananéens, à la différence même du Second Temple, qu’Esdras, puis Hérode, cherchèrent à aménager selon la mesure indiquée par Ézéchiel, le Temple futur que voit le prophète lui-même est construit à la mesure de la Sagesse divine. Ce ne sont pas les efforts humains, mais la Sagesse du Créateur qui le bâtit pour les hommes. C’est précisément ce détail qui fait de la vision du prophète non une simple anticipation d’un avenir proche, mais une révélation sur la fin des temps et le but de l’histoire. Il n’est donc pas étonnant que le Temple futur soit plus harmonieux que celui de Salomon et que de nombreux traits de sa construction soient empreints d’un profond symbolisme.
Le lecteur est également frappé par le lien étroit entre la vision d’Ézéchiel et deux textes bibliques essentiels, au commencement et à la fin de l’Histoire sainte. La description du Temple faite par Ézéchiel rappelle vivement celle de la Tente où Dieu demeurait au milieu de Son peuple dans le désert. Cette description, qui occupe une place considérable dans le Pentateuque, frappe par l’abondance de ses détails et constitue une partie essentielle de l’alliance mosaïque. De même que la présence de Dieu dans la Tente donnait son sens à l’alliance du Sinaï, le sens du nouveau Temple d’Ézéchiel réside dans la présence de Dieu parmi les hommes. La Tente dans le Pentateuque, comme le nouveau Temple dans le livre d’Ézéchiel, devient le signe de l’Alliance avec Dieu. Et, bien sûr, on ne peut manquer de se rappeler qu’un autre prophète et voyant, l’évangéliste Jean le Théologien, décrit la Jérusalem nouvelle. À la toute fin de l’Apocalypse, Jean parle de la ville et de l’Ange qui la mesure avec une canne, exactement comme dans la vision d’Ézéchiel. Il est significatif que, si Ézéchiel ne voit, au fond, qu’un dessin — on serait tenté de dire en noir et blanc —, la description de Jean resplendit des couleurs les plus éclatantes de toutes les pierres précieuses. Connaissant parfaitement le texte d’Ézéchiel, l’évangéliste Jean dit de la Jérusalem nouvelle : « Je n’y ai pas vu de temple, car le Seigneur Dieu Tout-Puissant est son temple. » Ces paroles expriment le sens essentiel des deux visions.
