RÉFLEXIONS pour Lc 18:18-43
La réponse du Sauveur à la question sur la vie éternelle est à la fois simple et complexe. Simple, parce qu'Il ne propose rien de nouveau. Toujours le même ancien chemin, bien connu, de la Torah, extérieure et intérieure, le chemin de l'observance des commandements. Ce que celui qui pose la question connaît depuis l'enfance. Mais ensuite vient une exigence inattendue : tout distribuer et Le suivre, Lui, son Maître. Et là, celui qui interroge s'arrête. Il n'est pas prêt à un tel pas. Et Jésus parle des riches, pour qui il est difficile d'entrer dans le Royaume. De quelle richesse s'agit-il ici ? Celui qui interrogeait était matériellement riche. Mais les apôtres, eux, ne sont pas des riches, et pourtant ils sont troublés. Qui donc peut être sauvé ?
Il semble qu'ils aient bien compris le Maître. Tout quitter, ce n'est pas seulement une question matérielle. Car la notion de pauvreté dans le yahvisme (comme dans le judaïsme de l'époque du Second Temple) était très multiforme. Déjà Isaïe de Jérusalem parlait de la pauvreté plutôt comme d'un état spirituel que comme d'une situation matérielle. Et il se considérait lui-même comme un pauvre, alors qu'il était courtisan et aristocrate du plus haut rang. La pauvreté signifie tout quitter. La question de Jésus adressée à celui qui s'intéresse à la vie éternelle est celle-ci : pourras-tu tout quitter ? Et la question de Pierre : voici, nous avons tout quitté ; que vient ensuite ? Ici, il ne s'agit déjà plus des biens.
Il s'agit ici de renoncer à sa propre vie. Non pas à la vie physique : y renoncer signifie seulement renoncer à une forme concrète de sa propre existence. Il faut renoncer à soi, et non à sa vie. À ce soi même qui, comme le croient la plupart des personnes religieuses, ne disparaîtra nulle part, même si on lui enlève la vie terrestre. C'est à ce soi qu'il faut renoncer. À une vie séparée, à une existence séparée. Et à tout ce qui lui est lié, à tout ce qui la définit. À tout ce que l'on peut caractériser par le mot « mien ». Et ce qui reste, le vrai « moi », pur, que l'on ne parvient pas même à remarquer aussitôt, ce « moi » pur reçoit une autre vie, une vie nouvelle.
Il entre dans un autre courant, infiniment plus puissant et plus pur que le précédent. Là où il n'y a rien à soi au sens étroit et terrestre du mot, mais où chaque « moi », chacun de nous, commence à posséder toute la plénitude de la vie du grand monde de Dieu, de la vie du Royaume. Mais pour cela il faut desserrer la volonté par laquelle nous nous agrippons à notre actuelle imitation de vie. Car c'est bien elle, la volonté crispée, qui nous attache à la vie de ce monde. Et la desserrer est bien plus difficile que d'ouvrir la main qui tient une corde lorsqu'on est suspendu au-dessus d'un abîme. Mais autrement, rien ne réussira. Autrement, c'est l'attachement éternel à une imitation de vie qui épuisera sans fin notre âme et notre corps. Et aucune liberté. Donc aucun Royaume.
