RÉFLEXIONS pour Lc 17:3-4
Combien de fois faut-il pardonner à celui qui t'a fait du mal? Jusqu'où doivent aller la miséricorde et le pardon? Autrement dit, quelle mesure de pardon sera suffisante? Pour des personnes formées par la loi, cette question paraît naturelle, et c'est pourquoi les disciples la posent au Christ. L'évangéliste Matthieu, au chapitre 18, rapporte une question semblable de Pierre; l'évangéliste Luc, dans la lecture d'aujourd'hui, transmet lui aussi les paroles du Christ sur le pardon répété sept fois, sans mentionner de question.
Pour comprendre ce que dit le Seigneur, il est important de garder à l'esprit que «sept» est le nombre qui symbolise toute plénitude, et cela était bien connu des disciples du Christ. Au fond, le Seigneur rejette la représentation juive d'une «mesure» du pardon. Le pardon, la miséricorde, la compassion envers les hommes, y compris ceux qui nous font du mal, ne peuvent jamais être suffisants. Nous n'avons pas la possibilité de cesser de pardonner au motif que nous l'avons déjà fait un certain nombre de fois. C'est ce que disent aujourd'hui les paroles du Christ: «si sept fois dans le jour il pèche... et sept fois il revient... pardonne-lui». C'est ce que disent les paroles transmises par Matthieu: «non pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois». C'est ce que dit le commandement d'aimer les ennemis. Les relations entre les hommes ne se construisent pas sur la pesée des dettes et des pardons. L'Évangile, dans son ensemble, considère le pardon des hommes comme notre devoir, mais non pas devant les hommes: devant Dieu. C'est là tout l'enjeu.
Le Seigneur en parle très souvent. L'illustration la plus vive en est peut-être Sa parabole du créancier impitoyable, qu'Il raconta en réponse à la question de Pierre sur le nombre de fois où il faut pardonner. Dans la pratique, cela est très important, parce qu'il est difficile d'accomplir les paroles du Christ sur le pardon multiple et constant. Bien plus, comme le dit le Seigneur Lui-même, «aux hommes cela est impossible». Mais si nous pardonnons non par nos forces humaines, non parce qu'il faut, les dents serrées, accomplir le commandement, mais par fidélité à Dieu, indépendamment de ceux à qui nous pardonnons, cela devient pour nous une rencontre avec Dieu Lui-même.
L'évangéliste Luc transmet à ce sujet une parole du Christ importante, mais très difficile à traduire. Avant le commandement de pardonner toujours, de nombreuses fois, le Seigneur dit aux disciples: «Prenez garde à vous-mêmes» (ainsi traduit la version synodale). Le texte slavon propose la variante «Soyez attentifs à vous-mêmes», et la Vulgate rend cette expression par les mots «adtendite vobis». Le grec prosehete heautois contient deux nuances principales. Cette expression signifie d'abord «surveillez-vous, prêtez attention à vous-mêmes». C'est un appel à la réflexion, à l'analyse de ses actes, de ses décisions et de ses expériences intérieures. Le Seigneur appelle les disciples à entrer en eux-mêmes, afin que le pardon ne soit pas pour eux un paiement mesuré en échange des actes des hommes, mais une rencontre avec Dieu agissant dans leur vie.
Mais l'expression grecque que cite l'évangéliste possède encore une autre nuance, qui n'a pas échappé au bienheureux Jérôme et qui se remarque dans les traductions suivant la Vulgate. On peut essayer de la rendre par les mots: «Tenez bon, appliquez-vous, rassemblez-vous». «Tendez vos forces»: voilà ce qui est très important. Le pardon dont parle le Seigneur n'est pas un «état d'âme» dans lequel on pardonne «tout seul». C'est un travail qui exige recueillement et effort. Quand les chrétiens disent que l'Église est l'armée du Christ, c'est précisément le pardon qui constitue la ligne de front du combat auquel cette armée est appelée à participer. Il nous importe donc de veiller sur nous-mêmes et de nous rappeler que le pardon n'est pas un paiement que nous apportons aux hommes, ni un sacrifice offert à Dieu: c'est un miracle que Dieu accomplit en nous.
