RÉFLEXIONS pour Ba 4:8
Que signifient les paroles de Baruch sur la « tristesse de Jérusalem » ? Ce que le prophète dit de Dieu est, somme toute, compréhensible : de nombreux prophètes ont parlé du fait que le peuple de Dieu avait oublié Celui qui en avait fait un peuple. Mais qu’est-ce que la « tristesse de Jérusalem » ? On pourrait certes penser qu’il s’agit du Temple, lieu de la présence de Dieu, et que les abominations qui se produisaient parfois dans la ville, en fait devant la face de Dieu, ne Lui apportaient évidemment aucune joie. Mais la question se limite-t-elle à cela ?
Il suffit de se rappeler quelle était la situation générale et spirituelle dans la ville peu avant l’invasion babylonienne. Il n’était question ni de repentir ni de conversion. Au contraire, tous étaient saisis d’une sorte de légèreté spirituelle et quotidienne tout à fait stupéfiante, si bien qu’aucun des habitants ne prenait au sérieux le danger suspendu au-dessus de la ville, se laissant facilement séduire par les promesses des nombreux « prophètes » apparus dans la ville, qui promettaient une victoire miraculeuse sur tous les ennemis.
La base de ces dispositions d’esprit fut une tradition yahviste mal comprise et déformée. Les racines du problème remontaient apparemment au temps des persécutions qui s’abattirent sur les disciples d’Isaïe de Jérusalem, parfois appelés les « pauvres », sous le règne de Manassé. Alors la communauté yahviste de la ville se divisa en fait en deux parties, dont l’une soutint le pouvoir tandis que l’autre fut persécutée. Une telle trahison de coreligionnaires ne resta évidemment pas sans conséquences spirituelles : au cours du siècle suivant, le niveau spirituel de la communauté yahviste de Jérusalem baissa de manière assez sensible et brutale. À cette époque, des traditions anciennes, pré-yahvistes, sur les murailles enchantées de la ville capables de résister à tout siège devinrent un élément de la conscience religieuse de masse, avec l’assurance de sa propre orthodoxie et la certitude que Dieu n’abandonnerait jamais Jérusalem, devenue, après la réforme religieuse de Josias, le seul lieu sur terre où les sacrifices yahvistes étaient possibles. Malgré tout cela, les habitants de la ville se sentaient héritiers, porteurs et continuateurs d’une grande tradition remontant à Moïse et à David, estimant qu’il suffisait pour cela de naître Juif et de venir plusieurs fois par an au Temple accomplir les sacrifices prescrits, qui s’achevaient par une fête somptueuse et joyeuse.
Une telle dégénérescence d’une tradition réellement grande, la transformation de la ville sainte en caricature d’elle-même, ne pouvait naturellement apporter de joie ni à Dieu ni aux quelques justes qui restaient encore à Jérusalem. Sur un tel fond, la catastrophe qui frappa la Judée devient un événement parfaitement logique : on ne pouvait rien attendre d’autre, compte tenu de l’état spirituel du peuple à la veille de l’exil babylonien.
