RÉFLEXIONS pour Lc 4:1-15
La lecture d’aujourd’hui nous ramène de nouveau aux tentations que Jésus a vécues au désert. À la différence de Matthieu (Mt 4:1–11), Luc énumère ces tentations dans l’ordre suivant : la proposition de transformer les pierres en pain (v. 3–4), la proposition d’un marché, la reconnaissance de l’autorité en échange de la liberté d’action (v. 5–8), la proposition d’accomplir un miracle évident pour tous (v. 9–12). Il n’est pas difficile de remarquer que cet ordre diffère de celui donné par Matthieu, où la proposition d’accomplir un miracle suit immédiatement celle de transformer les pierres en pain, tandis que la proposition du marché clôt la série des tentations.
Pourquoi donc les récits des évangélistes divergent-ils ? Et quel ordre faut-il tenir pour juste ? Il n’est pas difficile de répondre à la première question. Manifestement, aucun des évangélistes n’a pu être témoin de l’événement qu’il décrit, car au moment de la tentation Jésus était seul au désert. Matthieu comme Luc en parlent d’après le témoignage d’autrui. Matthieu, qui faisait partie des douze apôtres, pouvait entendre du Maître Lui-même ce qui s’était passé au désert ; Luc, lui, devait manifestement utiliser les témoignages de ceux qui avaient pu être en contact direct avec Jésus.
Mais chacun des évangélistes a sans aucun doute interprété à sa manière ce qu’il avait entendu, car les évangiles ne sont pas des comptes rendus sténographiques, mais des textes d’auteur, qui supposent dans chaque cas une compréhension et une présentation bien déterminées de tout ce qui a été vu et entendu. C’est évidemment pour cette raison que de nombreux récits des évangélistes divergent dans les détails, y compris celui de la tentation de Jésus au désert. Comme dans certains autres cas, Luc transmet ce récit autrement que Matthieu, en plaçant les accents à sa manière. Pour lui, semble-t-il, la tentation principale n’est pas la proposition directe du diable de conclure un marché, mais la tentation liée à la possibilité de suivre la voie des miracles évidents pour tous, qui attirent tant les gens désirant une résolution instantanée de tous leurs problèmes.
Luc, qui écrivait son Évangile à une époque où circulaient déjà de nombreux récits et histoires de toutes sortes au sujet du Christ (Lc 1:1), devait peut-être attirer particulièrement l’attention de ses lecteurs sur le fait que l’essence du christianisme ne réside nullement dans les miracles. Beaucoup des récits qu’il mentionne avaient sans doute parfois un caractère tout à fait fantastique, comme ces histoires dont regorgent certains textes apocryphes. Ils sont pleins de miracles, mais précisément de miracles du genre que l’entourage de Jésus Lui demandait parfois et qu’Il n’a jamais accomplis.
Les apocryphes eux-mêmes n’existaient pas encore, bien sûr, mais les légendes et les rumeurs sur des événements incroyables liés à la vie terrestre du Sauveur, qui y furent ensuite exposées, circulaient très vraisemblablement déjà dans les milieux proches du christianisme. Et Luc doit rappeler à ses lecteurs que Jésus n’est pas venu dans le monde pour montrer des miracles frappant l’imagination d’un public enthousiaste, mais pour donner au monde le Royaume.
