RÉFLEXIONS pour Is 56:1-12
La lecture d'aujourd'hui touche une question extrêmement importante pour comprendre ce qu'est le Royaume et ce qu'est le peuple de Dieu. La représentation traditionnelle de l'époque de l'Isaïe de Babylone se ramenait à ceci : le peuple de Dieu est le peuple juif qui, après toutes les épreuves ayant fait de lui une communauté ethnico-confessionnelle soudée, est par définition juste et sanctifié. Bien sûr, ces qualités étaient attribuées au peuple dans son ensemble, conçu comme une communauté non seulement nationale et religieuse, mais aussi spirituelle. Mais on considérait que l'indignité de certains membres de la communauté n'empêchait nullement la communauté dans son ensemble de manifester un modèle de justice. La justice était perçue, en un certain sens, comme une propriété inaliénable de la communauté. Quant à tous les autres, ainsi d'ailleurs qu'à certains membres de la communauté considérés comme religieusement déficients, à l'image, par exemple, des eunuques, on estimait que les qualités de la communauté ne s'étendaient pas à eux. Même si, par exemple, un païen adoptait le yahvisme et devenait Juif en entrant dans la Synagogue (et le yahvisme sans la Synagogue était déjà impensable en ce temps-là), il n'était quand même pas considéré comme membre à part entière : seuls ses enfants, et parfois ses petits-enfants, le devenaient.
Isaïe, lui, regarde cela tout autrement. Et d'abord parce qu'il comprend que la justice, en principe, ne peut appartenir ni à un homme isolé ni à la communauté dans son ensemble. La justice et le jugement appartiennent à Dieu seul, et la justice humaine comme le jugement humain ne peuvent être, au mieux, qu'un reflet de Sa justice (v. 1-2). Et ce n'est que lorsque l'homme devient témoin et porteur de la justice de Dieu qu'il peut compter être justifié au jour du Jugement et entrer dans le Royaume. L'appartenance à la communauté ne suffit pas ; il faut encore une certaine qualité de vie spirituelle, qui est donnée non par les hommes, mais par Dieu. Et elle peut être donnée à quiconque la cherche, même à un homme qui, du point de vue traditionnel, ne convient absolument pas au Royaume, comme par exemple le même eunuque ou l'étranger, qui n'a aucun lien de sang avec le peuple de Dieu, mais qui cherche le Royaume et garde la justice (v. 4-8).
Un tel regard sur le peuple de Dieu et sur le Royaume ne devint évidemment pas clair ni acceptable pour la Synagogue du jour au lendemain, même si, par la suite, l'idée qu'avec la venue du Messie les païens commenceraient à rejoindre activement le peuple de Dieu s'imposa dans la tradition rabbinique. Mais la justesse de l'Isaïe de Babylone ne s'est pleinement révélée, bien sûr, qu'avec la venue du Sauveur dans le monde.
