RÉFLEXIONS pour Ap 22:13
Les représentations traditionnelles de l'immense majorité des peuples de la terre au sujet de l'univers supposent l'existence de deux ou trois mondes. Le plus souvent il s'agit du monde d'en haut, le monde des dieux et des esprits supérieurs, du monde du milieu, le monde des hommes, et du monde d'en bas, le monde des morts ou le monde des ombres, où, avec les ombres des défunts, habitent d'ordinaire aussi des esprits inférieurs et mauvais.
Dans certains cas, le monde du milieu et le monde d'en haut sont réunis, mais le monde d'en bas est toujours perçu comme séparé, distinct du monde des vivants. En principe, l'image biblique du monde ne diffère pas fondamentalement de l'image traditionnelle: il est question des «cieux», du monde spirituel, du monde où Dieu demeure, monde que l'on peut considérer comme «supérieur»; du monde «du milieu», celui des vivants; et du monde «d'en bas», celui des morts, qui en hébreu s'appelle le shéol (dans les livres bibliques de langue grecque, le shéol est nommé en grec «Hadès», terme auquel est lié le mot russe «ad», enfer).
L'image biblique du monde commence déjà à changer au temps des derniers prophètes, auxquels fut révélée la réalité du Royaume messianique (ils l'appelaient parfois aussi Royaume de Dieu). Et dans l'expérience liturgique, cultuelle, de l'époque du Premier Temple, le Royaume se révélait au peuple comme des visions du Trône de Gloire, ce Trône de Dieu que virent aussi certains prophètes (par exemple Isaïe de Jérusalem).
Ces révélations changèrent le regard du peuple-communauté sur le «monde d'en haut»: car ce Royaume de Dieu, qui était associé exclusivement aux «cieux» et demeurait étranger au monde des hommes, devait un jour, selon le témoignage des prophètes, avec la venue du Messie, entrer aussi dans le monde des hommes. Dans le contexte de la tradition prophétique, les paroles du Sauveur sur le Royaume qui «s'est approché» deviennent compréhensibles. Il est précisément venu pour que le Royaume puisse entrer dans notre monde et le transfigurer.
Mais si le monde entier devient partie du Royaume, toutes les anciennes divisions en lui cessent d'être pertinentes. Désormais, après la venue du Messie, on ne peut plus parler des «cieux» qui existeraient séparément du «monde du milieu»: car le Royaume entre maintenant dans notre monde, et l'ancienne frontière entre lui et notre monde n'existe plus. D'autre part, il n'y a plus non plus de «monde d'en bas», de shéol dans son ancienne qualité: car, en cette qualité, il est incompatible avec le Royaume.
Il ne reste que le Royaume lui-même, qui élargit son espace spirituel dans notre monde, et ce que les livres du Nouveau Testament appellent «les ténèbres du dehors». Et ces ténèbres extérieures par rapport au Royaume existent parce qu'il y a dans le monde des forces et des hommes pour lesquels le Royaume est inacceptable et qui, à leur tour, sont incompatibles avec le Royaume. Ce sont eux qui se retrouvent dans les ténèbres du dehors, sur l'envers du monde transfiguré. Non parce qu'on les chasse, mais à cause du choix qu'ils font de leur propre volonté.
