RÉFLEXIONS. La réflexion principale.

RÉFLEXIONS pour Is 58:5

La question du jeûne est pour beaucoup de chrétiens l'une des principales. Les chrétiens ne sont d'ailleurs pas originaux ici : elle fut centrale aussi pour les Juifs, et depuis longtemps, plusieurs siècles déjà avant la venue du Messie. Pourquoi donc a-t-elle pris une telle place dans la vie des Juifs ? À l'origine, le yahvisme n'accordait pas tant d'attention aux jeûnes. Oui, bien sûr, les jours de deuil, personnel ou public, le jeûne était observé, et strictement observé ; les jeûnes juifs étaient d'ordinaire complets, on s'abstenait de nourriture et d'eau toute la journée, et si le jeûne durait plusieurs jours, ce qui arrivait rarement, on ne pouvait manger et boire qu'après le coucher du soleil.

Mais dès la période postexilique, dans le milieu synagogal, se forma la pratique de jeûnes réguliers d'un jour, qui se conserva au moins jusqu'à la fin de l'époque du Second Temple. Les membres de la fraternité pharisienne s'y tenaient eux aussi. À l'époque évangélique, il semble que ces jeûnes réguliers aient eu lieu deux fois par semaine. On supposait que chacun jeûnait ces jours-là en se souvenant de ses propres péchés. Si cela avait réellement été le cas, un tel jeûne aurait pu apporter un bénéfice spirituel certain.

Il en va de même, d'ailleurs, des jeûnes ecclésiaux, dont le sens se ramène finalement soit au souvenir de ses propres péchés, soit à la mémoire de la mort du Sauveur sur la croix et de la trahison de Judas. Mais avant même la venue du Christ, il se produisit quelque chose qui déforma entièrement l'essence et le sens du jeûne pour les péchés : il se transforma en devoir religieux. Avec le temps, il en est largement allé de même de nos jeûnes chrétiens, malgré les avertissements correspondants du Sauveur.

À en juger par les paroles d'Isaïe, on peut penser que cette transformation commença assez tôt, peu après le retour des Juifs en Judée après l'exil babylonien, sinon plus tôt. Le jeûne commence à être perçu comme une sorte de privation volontaire, précieuse en elle-même, comme une manière de se punir pour les péchés commis. On suppose que tout cela est nécessaire à Dieu, et que celui qui agit ainsi devient d'autant plus proche de Dieu et plus agréable à Ses yeux. Par la suite naquit aussi le mythe pieux selon lequel le jeûne purifierait l'homme du péché ou de ses conséquences.

Tout cela, bien sûr, était assez éloigné de la réalité. Aucun homme, cela va de soi, ne peut se purifier lui-même du péché. Une telle purification requiert l'intervention directe de Dieu, Son action immédiate. Et la privation volontaire en tant que telle n'a pas d'utilité particulière pour la vie spirituelle. Dieu n'en a pas besoin. Toute privation volontaire n'a de valeur que dans la mesure où elle permet à l'homme de se comprendre, de voir les vrais motifs de ses actes, de voir ses péchés et de comprendre comment leur résister.

Mais ici encore, la privation volontaire seule ne suffit pas : comme tout travail spirituel, celui-ci suppose la participation de Dieu, sans laquelle aucune privation volontaire n'ouvrira à l'homme quoi que ce soit d'utile. Mais la conscience religieuse a tendance à absolutiser la valeur du jeûne en lui-même. D'autant plus que la distinction entre ceux qui jeûnent et ceux qui ne jeûnent pas devient l'un des signes d'appartenance à la communauté religieuse.

Alors le jeûne, devenu une fin en soi, commence à désorienter l'homme et à détruire sa vie spirituelle. Il l'oblige à dépenser forces et temps pour ce qui, du point de vue spirituel, ne lui apporte rien. Et parfois même lui nuit : beaucoup de personnes religieuses commencent à s'enorgueillir de leurs jeûnes, s'étonnant que Dieu ne remarque pas leurs efforts. Et elles s'affermissent d'autant plus dans leur bon droit qu'elles remportent davantage de succès dans ce sport religieux particulier. Seulement, la récompense du vainqueur dans cette compétition n'est pas le Royaume, mais le sentiment d'une profonde satisfaction religieuse. Et c'est un mauvais substitut au Royaume.