RÉFLEXIONS pour He 2:16
En parlant du Christ, l'auteur de l'Épître aux Hébreux témoigne qu'en Sa personne Dieu ne prend pas en charge les anges, mais la « descendance d'Abraham », visant d'abord la nature humaine, puis la tradition de révélation qui se tient derrière Abraham et qui est liée à son nom.
Cette affirmation était très importante et arrivait à point nommé. L'Épître aux Hébreux fut écrite, sans doute par l'un des disciples de l'apôtre Paul, peu après l'an 70 de notre ère, après la révolte antiromaine en Judée, qui conduisit à la destruction de Jérusalem et du Temple. Cette révolte s'était déroulée sous des slogans messianiques, et sa défaite marqua le début de la fin du messianisme politique.
Le messianisme politique fut rapidement remplacé par un messianisme mystique : si auparavant beaucoup voyaient dans le Messie avant tout un Souverain juste qui prendrait la tête du Royaume terrestre, on commença alors à voir en Lui un être absolument non terrestre, purement spirituel, ressemblant davantage à un ange qu'à un homme. Dans le contexte de ces idées qui se répandaient vite dans les milieux proches de l'Église, rappeler que le Christ n'est ni un ange ni un esprit incorporel, mais un véritable homme vivant de chair et de sang, même avec une humanité transfigurée par l'action de l'Esprit de Dieu, était plus que nécessaire.
Un autre rappel n'était pas moins nécessaire : celui du lien entre la révélation chrétienne, néotestamentaire, et la tradition d'une autre révélation qui l'avait précédée, remontant à Abraham. À la fin du Ier siècle de notre ère, entraient déjà dans l'Église des générations peu familières, voire pas du tout familières, avec la tradition synagogale ; et la catastrophe de l'an 70 accentua encore la rupture entre l'Église et la Synagogue, repoussant progressivement vers la périphérie de la vie ecclésiale le judéo-christianisme traditionnel des deux premières générations chrétiennes.
Certes, le judaïsme en tant que tel était étranger aux nouveaux chrétiens qui ne connaissaient pas la vie synagogale, et il ne leur était pas nécessaire en lui-même. Mais il arrivait souvent que ces nouveaux chrétiens, en perdant le judaïsme, perdent aussi cette tradition yahviste, cette tradition de révélation qui, par les derniers prophètes et par Moïse, remonte à Abraham, sans laquelle le christianisme restait suspendu dans le vide, hors de l'histoire et hors de la tradition.
Il ne restait alors qu'un pas à franchir pour supposer que le Messie n'était pas du tout un homme, mais quelqu'un comme un ange, qui ne peut avoir aucune histoire terrestre et auquel ne peut être liée aucune tradition. Le résultat d'une telle logique était la conviction que le christianisme est, en fait, une doctrine non pas de l'incarnation de Dieu, mais de la désincarnation de l'homme. Au lieu de cette plénitude de la vie du Royaume que promet à Ses disciples le Jésus réel et vivant, un tel « christianisme » ne pouvait offrir à ses adeptes qu'une pâle ombre de vie dans une ressemblance semi-illusoire du Royaume.
