RÉFLEXIONS pour Qo 2:1-26
La littérature traditionnelle des sages tient la gaieté et le rire en piètre estime. Pourtant, dans sa recherche du sens de la vie, Qohélet décida d'essayer aussi cette voie, mais, comme on le voit, sans grand succès (v. 1-2). Peut-être, ayant compris toute l'inutilité de l'agitation liée au service, voulut-il réellement s'oublier dans une joie bruyante ; mais son esprit porté à la réflexion et à l'analyse impitoyable ne lui permit pas, semble-t-il, de se plonger entièrement dans ce qui lui apparaissait vide et absurde.
Manifestement, Qohélet n'était pas de ceux qui voient la solution des problèmes de vision du monde dans le fait de ne pas se poser les questions qui empêchent de jouir de la vie. Désireux, semble-t-il, de tout éprouver, il essaya même de trouver une consolation dans le vin ; mais, puisqu'il ne s'agissait pas d'un désir de s'oublier, mais d'une sorte d'expérience, le vin, comme il fallait s'y attendre, ne résolut aucun problème et ne permit même pas de les oublier (v. 3). Alors les tentatives d'oublier les problèmes furent remplacées par des tentatives pour les résoudre. Si l'on ne peut rien changer dans le vaste monde, peut-être est-il possible d'aménager au moins sa propre maison, de créer son propre monde, organisé raisonnablement et conformément à la Torah ?
Peu de gens avaient autant de possibilités d'aménager leur propre maison que Qohélet, et il ne les négligea certainement pas : la maison devint telle que son maître voulait la voir, et, à un moment donné, il lui sembla que les longues recherches du sens de la vie avaient été couronnées de succès (v. 4-10). Mais l'illusion du bonheur ne dura pas longtemps ; très vite vint le dégrisement (v. 11). Tout homme est mortel, et le sage, malgré toute sa sagesse, meurt comme l'insensé (v. 12-16).
Un tel pessimisme devient tout à fait compréhensible si l'on se souvient que la représentation du sort après la mort dans le judaïsme ancien ne différait pas beaucoup de celle des peuples voisins : la vie de chacun s'achevait dans le monde des ombres, appelé en hébreu « shéol », où tous sont égaux parce que chacun devient une ombre traînant une existence qu'on ne peut plus appeler vie. Les morts ne se souviennent pas du monde des vivants ; ils ne gardent même pas la mémoire de leur propre vie, et les vivants oublient vite les générations passées et leurs œuvres. La seule espérance était celle de la résurrection et du Royaume messianique, mais, au temps de Qohélet, la perspective messianique paraissait trop lointaine pour qu'on puisse sérieusement l'espérer. Quant au shéol, il n'avait rien d'encourageant. Il n'est donc pas étonnant que la vie, perdant tout sens et toute perspective, ait paru haïssable à Qohélet (v. 17).
Et il ne s'agit pas seulement du fait qu'en partant au shéol, l'homme abandonne les fruits de son travail au hasard : on ignore comment les héritiers du défunt disposeront de l'héritage reçu (v. 18-21). Il s'agit surtout du fait que, comme Qohélet l'a découvert, même la joie que l'homme reçoit en jouissant des fruits de son travail ne dépend pas, au fond, de lui. Le travail lui-même n'apporte que fatigue et inquiétude ; la joie, c'est Dieu qui la donne, et de lui seul dépend que l'homme puisse jouir de son travail (v. 22-26).
