RÉFLEXIONS pour Lc 6:37-45
Les paroles du Sauveur, « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés », pourraient évidemment être rapportées principalement ou exclusivement aux relations entre les hommes ; elles pourraient alors sembler une concession, voire une complaisance envers la faiblesse humaine : une invitation à fermer les yeux sur les péchés d'autrui pour que les autres ferment également les yeux sur les vôtres.
À vrai dire, la « société civilisée » et la « bonne conduite » supposent précisément quelque chose de cet ordre. Dans une telle société, si les personnes qui se conduisent « convenablement » parlent des péchés d'autrui, elles ne le font en tout cas pas ouvertement, et certainement pas en face de celui qu'elles considèrent comme un pécheur. Apparemment, l'instinct de conservation, sinon spirituel, du moins psychologique, suggère à chacun que, lorsqu'on habite une maison de verre, il vaut mieux ne pas jeter de pierres.
Mais est-ce bien ce que le Sauveur veut dire ? Il existe aussi une autre attitude : s'abstenir de juger par souci d'une objectivité extrême face aux actes humains. L'un des grands maîtres de la Torah, Hillel, qui vécut environ deux siècles avant la venue du Christ, conseillait de ne pas juger son prochain avant de s'être trouvé dans sa situation. À première vue, Jésus pourrait sembler appeler Lui aussi à quelque chose de semblable.
Il y a pourtant une différence : tout ce qu'Il dit s'inscrit dans le contexte de la vie du Royaume à laquelle Il appelle Ses disciples. Or personne n'est prêt pour cette vie : il n'existe dans le monde aucun homme sans péché, hormis le Sauveur Lui-même. Personne n'a donc à juger qui que ce soit, puisque tous sont dans la même situation. Chacun doit avant tout penser à son propre salut, à son propre chemin vers le Royaume.
Il n'est alors plus question de condamner les péchés d'autrui. Mais le refus de condamner auquel Jésus appelle Ses disciples a aussi un autre aspect. Chacun reçoit le Royaume comme un don immérité, à la seule condition que tous ceux qui sont prêts à l'accueillir le reçoivent de la même manière, comme un don immérité. Toute tentative de distinguer les personnes dignes n'aura qu'une issue : celui qui évalue se retrouvera lui-même parmi les indignes. Jésus ne veut pas que ceux qui cherchent le Royaume en soient privés par une attitude de supériorité spirituelle. Il leur conseille donc de ne pas adopter cette attitude, pour leur propre salut.
