RÉFLEXIONS pour Jb 1:1-2:13
L'un des livres les plus célèbres de la Bible, le livre de Job se distingue nettement du reste de la littérature de l'Ancien Testament, tant par son genre que par son contenu. C'est un livre-parabole, une réflexion sur la vie humaine en tant que telle, sans lien direct avec le contexte de l'histoire sainte. Beaucoup d'interprètes, dont certains faisaient grande autorité, ont considéré le livre de Job comme historique et ont même tenté de déterminer exactement l'époque et le lieu de son action. On ne peut exclure que la légende, profondément remaniée sur le plan littéraire par un auteur inconnu, ait effectivement un fondement historique. Mais du point de vue du contenu même du livre, l'important est que son héros représente l'homme en général, qui connaît Dieu non par la Révélation donnée au peuple élu, mais par son expérience spirituelle intérieure.
Autant qu'on puisse en juger d'après les témoignages internes à la Bible et le texte du livre lui-même, la légende de Job accablé de souffrances était connue dans le monde de l'Ancien Testament depuis une haute antiquité ; des traditions analogues existent aussi dans la littérature des peuples voisins du monde biblique. La date de rédaction du livre de Job est très controversée. L'action se situe à l'époque patriarcale, bien avant l'alliance du Sinaï ; beaucoup d'interprètes, surtout anciens, datent également sa rédaction de cette époque ou d'une période un peu plus tardive. Les chercheurs modernes considèrent néanmoins que le livre de Job a été écrit à la fin du Ve siècle avant Jésus-Christ. Si l'on accepte ce point de vue, il faut tenir pour contemporains du livre de Job la seconde moitié du livre de Zacharie, le livre de Joël et toute la vaste littérature des « sages d'Israël ». Proche de cette dernière par le style, le livre de Job s'en distingue nettement par le sens et le ton. Sur le fond, son auteur est bien plus proche des auteurs de la seconde moitié du livre de Zacharie et du livre de l'Ecclésiaste. Comme l'Ecclésiaste, l'auteur de Job pense avant tout au sens de la vie de l'individu, à sa tragédie personnelle et à sa relation personnelle avec Dieu. C'est un argument sérieux en faveur d'une rédaction du livre de Job précisément au Ve siècle avant Jésus-Christ, après la prédication des grands prophètes et sous leur influence.
L'intrigue du livre est en elle-même assez simple : il y est question d'un juste prospère qui perd soudain tout ce qu'il possédait — richesse, famille et santé. Ses amis viennent auprès de lui pour tenter de le consoler et de comprendre avec lui ce qui s'est passé. Finalement, le Créateur lui-même intervient dans les événements et délivre Job. Sa fidélité et sa patience sont récompensées par la restitution de tout ce qu'il a perdu. La partie principale du livre, rédigée en poésie, contient les entretiens de Job avec ses amis ; la trame narrative est exposée dans le prologue et l'épilogue, écrits en prose.
Les premières lignes du livre dépeignent Job comme pieux et prospère. En les lisant, il importe de se rappeler que la religiosité traditionnelle de l'Ancien Testament supposait un lien direct entre justice et prospérité, péché et malheur. Les auteurs de l'Ancien Testament ne connaissaient pas l'idée d'une rétribution après la mort ; le sort de l'homme après la mort était conçu comme une sorte de vie suspendue : dans le Shéol, « les morts ne savent rien, et ils n'ont plus de récompense, car leur souvenir même est oublié » (Qo 9:5). L'auteur dépeint délibérément dans le prologue un tableau idyllique : Job est juste, donc riche et prospère. Mais cette idylle est loin de la vie véritable ; elle n'est que le point de départ théorique du récit. La vie réelle est pleine de souffrances inexplicables, où la justice n'est pas récompensée. Le prophète Habacuc avait déjà interrogé Dieu sur les raisons d'une telle injustice ; l'exemple de Jérémie et des autres prophètes, comme toute l'histoire de l'exil, confirmait l'actualité de cette question ; l'Ecclésiaste reconnaissait avec amertume l'impossibilité d'y répondre par le raisonnement.
Dans le cadre d'une dépendance directe entre justice et prospérité terrestre, il est impossible d'expliquer l'origine du mal et la souffrance du juste. C'est pourquoi l'auteur du livre de Job décrit un étrange dialogue entre Dieu et Satan. Pour le lecteur moderne — et, je pense, pour le lecteur ancien aussi —, cette scène soulève des questions brûlantes. Satan calomnie Job, affirmant qu'il n'est fidèle à Dieu qu'en raison des dons dont le Créateur l'a comblé. Et le Créateur, pour réfuter ces inventions, permet à Satan de priver Job de tout ce qu'il possède par la miséricorde de Dieu. Job devient ainsi un « pion », un jouet aveugle entre les mains de Satan et… de Dieu, qui retire sa main de Job sans se soucier le moins du monde de ce qu'il lui en coûtera de supporter cela. Pour l'homme moderne, cela est si contraire à l'image de Dieu comme Père aimant que sa foi en est souvent ébranlée. Arrivés au verset 12, certains referment le livre avec horreur, craignant de regarder plus loin. Il importe donc de se rappeler que le livre de Job a été écrit avant l'Incarnation du Fils de Dieu et qu'il est une œuvre littéraire.
Et voici qu'en un seul jour Job perd tout : ses fils et ses filles meurent, eux en qui seuls, selon les conceptions de l'Ancien Testament, il pouvait espérer voir sa vie se poursuivre ; toute sa richesse se dissipe comme une fumée. Mais dans le malheur, Job garde patience. Il confirme ainsi qu'il ne bénit pas Dieu par intérêt. Combien seraient capables de rester fidèles et de ne pas murmurer contre Dieu dans une telle situation ? Pourtant, cela ne suffit pas encore à Satan : il affirme que, si l'on frappe Job lui-même, celui-ci se détournera de Dieu. Le Seigneur accepte de nouveau cette épreuve, et Job est frappé de lèpre, qui lui cause des tourments terribles. Une nouvelle fois, le lecteur s'interroge : pourquoi Dieu a-t-il accepté de mettre Job à l'épreuve ? En a-t-il le droit ? Le lecteur consent-il à vénérer un tel Dieu, et celui-ci ne lui rappelle-t-il pas les Baals sanguinaires ? En tout état de cause, le Dieu omniscient a-t-il besoin de mettre l'homme à l'épreuve ?
Mais ce sont là les questions du lecteur. L'auteur du livre ne regarde pas de l'extérieur la souffrance de son héros, et c'est une tout autre question qui lui importe : à quoi bon la vie, si elle est remplie de souffrance ? « Maudis Dieu et meurs », propose à Job sa femme. Il est très important que la bénédiction de Dieu et le blasphème contre lui séparent la vie de la mort. Mais Job manifeste une humilité incompréhensible, acceptant de recevoir de Dieu le bien comme le mal. C'est précisément cette humilité qui lui donne le fondement nécessaire pour se plaindre de son sort et réclamer justice. Car, dans le récit, Job ignore la calomnie de Satan à son encontre et ne sait pas que Dieu a accepté de le mettre à l'épreuve pour trancher son différend avec Satan. De même, dans la vie, les causes des malheurs restent souvent inconnues de l'homme ; le sens de ses souffrances lui est encore davantage caché. Comme Job, nous ne pouvons qu'avoir soif d'une explication, chercher les causes et le sens de la souffrance. Non que cela la rende plus légère : bien sûr que non. Mais en en comprenant la cause et le sens, on peut tant bien que mal continuer à vivre. Sinon, l'homme se sent un jouet entre les mains de puissances supérieures pour lesquelles il ne vaut rien. Voilà pourquoi le livre de Job devient, entre autres, un annonciateur du personnalisme biblique.
