RÉFLEXIONS pour Ez 45:1-46:24 — le 22 septembre 2023

RÉFLEXIONS pour Ez 45:1-46:24

La vie d’Israël sauvé, telle que la décrit le prophète Ézéchiel dans les derniers chapitres de son livre, est centrée sur le Temple. Il ne peut y avoir de place pour la répétition de ce qui a causé la ruine du pays. C’est pourquoi le prophète rapporte en détail les paroles du Seigneur sur l’organisation du pays, la place et les devoirs du prince, ainsi que les fondements de l’économie. Ce fait revêt en lui-même une importance décisive, car c’est ici que sont posées les bases d’une organisation morale de la vie sociale.

Le prophète évite délibérément de parler d’un roi et d’un royaume à Jérusalem : une trentaine d’années avant cette prophétie, le prophète Jérémie avait annoncé la fin du pouvoir de la dynastie de David. Il n’y aurait plus de rois en Israël jusqu’à la venue du Christ, Fils de David. Il n’est pas exclu qu’Ézéchiel ait clairement vu qu’à l’avenir Israël n’aurait pas non plus de pleine indépendance politique, mais que sa singularité spirituelle se maintiendrait au sein des empires universels : l’Empire perse, celui d’Alexandre le Grand, puis l’Empire romain. Quoi qu’il en soit, le prophète parle d’un prince dont le pouvoir est très limité.

Et voici que le prophète annonce, comme allant de soi, des choses tout à fait étonnantes. Les principaux devoirs du prince dont il juge nécessaire de parler sont religieux. Le prince offre des sacrifices pour tout le peuple et le représente devant Dieu. On peut dire qu’une certaine responsabilité à l’égard du peuple lui est confiée. Pour l’Orient ancien, comme pour des sociétés plus tardives, cette idée est fort inhabituelle. Dans l’Empire russe encore, le dernier empereur écrivait « maître de la terre russe » en réponse à la question du recensement sur sa profession ; à plus forte raison les souverains de l’Antiquité se considéraient-ils de cette manière. Mais, dans le livre du prophète Ézéchiel, non seulement certaines obligations sont imposées au prince, mais ses droits sont aussi considérablement limités.

Avant l’exil, les rois et leurs proches confisquaient souvent, par la force et par des jugements injustes, les terres de leurs sujets, principale source de subsistance des hommes. Les chapitres du Premier Livre des Rois consacrés au prophète Élie le racontent de façon très saisissante. Les prophètes plus tardifs, y compris Jérémie et Ézéchiel lui-même, dénoncent eux aussi ces manifestations cruelles du pouvoir. Le sang dont Israël souillait la Terre sainte, selon les paroles d’Ézéchiel, était versé dans les luttes contre les princes pour des parcelles de terre. Dans Jérusalem renouvelée, il est interdit au prince de s’emparer des terres de ses sujets. Sa part de terre est clairement définie, et le prophète souligne que cela est fait pour que les princes n’oppriment plus le peuple de Dieu.

Mais l’exigence de justice, celle de ne pas faire de mal aux faibles et aux êtres sans défense, ne s’applique pas seulement au prince. Le Seigneur ordonne à tout le peuple d’avoir des poids et des mesures justes. Remarquons qu’à cette époque cela impliquait aussi l’honnêteté dans la fixation des taux de change. Le prophète précise également les modalités de transmission des terres par héritage. Autrement dit, au pied des murs du nouveau Temple, il ne peut y avoir de malversations économiques ni de tromperie commerciale. Le prophète ose ainsi porter un jugement moral tant sur l’État que sur la vie économique de la société, ce à quoi nous ne nous résolvons pas toujours, loin de là. Le sens essentiel de ses paroles est que tromper et dépouiller les pauvres et les êtres sans défense est un péché devant le Tout-Puissant.

De même, l’ordre des sacrifices que le prince doit offrir, exposé par Ézéchiel, le prive de pouvoir dans le domaine spirituel. Avant l’exil, beaucoup de rois des royaumes du Nord et du Sud s’estimaient en droit de s’approcher de l’autel selon leur propre jugement et d’organiser la vie religieuse à leur guise. Le plus souvent, cela se traduisait par la tolérance, et parfois par l’imposition, de cultes païens étrangers ; Salomon et la plupart de ses descendants, jusqu’à Manassé, agissaient ainsi. Ce n’est que rarement, comme au temps d’Ézéchias et de Josias, que la voix de la foi et de la conscience résonnait dans le cœur et les actes des rois. Mais désormais, la participation du prince au culte de Dieu est strictement réglementée, ce qui souligne que, devant Dieu, le prince est un homme comme les autres. Le prophète précise que, lorsque tout le peuple vient devant la face du Seigneur, le prince « doit se trouver parmi eux ; quand ils entrent, il entre, et quand ils sortent, il sort ». Pour le monde antique, où le souverain était souvent non seulement le grand prêtre, mais aussi un dieu terrestre, c’est une position absolument unique. Nous voyons dans les paroles du prophète une sorte de préfiguration des accusations que les premiers chrétiens lançaient à la face du pouvoir romain, qui les contraignait à adorer l’empereur.

Il est très important que le prophète ne se contente pas de délimiter le séculier et le religieux dans la vie d’Israël sauvé. Le jugement moral porté sur la vie séculière au regard de la loi de Dieu implique que, dans la vie du peuple de Dieu, rien n’est religieusement indifférent : toute sa vie doit être un service de Dieu. Lorsque le Seigneur dira aux scribes qui Le mettent à l’épreuve : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », Ses paroles feront écho à la prophétie d’Ézéchiel selon laquelle le Royaume de Dieu est incomparablement supérieur aux royaumes de ce monde.