RÉFLEXIONS pour Gn 38:1-30 — le 17 février 2021

RÉFLEXIONS pour Gn 38:1-30

L’histoire de Juda et de Tamar interrompt le récit que les biblistes appellent généralement la nouvelle de Joseph, l’histoire de Joseph qui commence seulement à se dérouler lentement sous nos yeux. Pourquoi l’interrompt-elle? Pour raconter que tout n’était pas si simple au sein du peuple de Dieu? Pour montrer comment les problèmes qui ne sont pas résolus à temps conduisent au péché? Sans doute aussi pour cela.

Mais il y a encore quelque chose de particulier dans le dessein de l’auteur : interrompre le récit de la vie de Joseph pour un seul petit épisode, et qui plus est peu flatteur. On pourrait longuement réfléchir à la manière dont le péché ou la négligence des uns engendre les péchés des autres. On pourrait composer une histoire édifiante montrant qu’il ne faut pas chercher à résoudre ses problèmes à n’importe quel prix, même au prix d’une violation des commandements de Dieu. On pourrait en même temps rappeler que la Torah n’avait pas encore été révélée et que les commandements n’étaient pas connus, à moins, bien sûr, de supposer que certains d’entre eux existaient bien avant la révélation du Sinaï, au cours de laquelle Dieu ne fit que confirmer leur vérité.

On pourrait réfléchir et parler de beaucoup de choses, mais il y a dans ce récit quelque chose qui ôte leur sens à toutes ces considérations. Il y a en lui ce caractère donné, cette concision factuelle qui ne demande aucun commentaire. C’est simplement ainsi. Voilà la vie. La vie dont les frères ont chassé Joseph, ou dont Dieu l’a fait sortir? Pour l’instant, cela reste obscur. Obscur pour les frères de Joseph comme pour lui-même. Une seule chose est claire : Joseph doit aller en Égypte, tandis que ses frères doivent vivre ici. D’où ce récit, afin que Joseph ne regrette pas trop la patrie qu’il a quittée. Il ne l’oubliera pas, bien sûr; il est des choses qui ne s’oublient pas. Mais il est tout de même important de voir ce que l’on a laissé dans toute sa plénitude et toute sa diversité.

Plus tard, en Égypte, les descendants de Jacob se souviendront souvent du temps passé, qui leur paraîtra idyllique. C’est alors que le récit de l’auteur sacré sera là pour les empêcher de céder à l’illusion. Pour Joseph lui-même aussi, il est un remède contre la nostalgie. On dit que le meilleur remède à la nostalgie consiste à retourner périodiquement dans sa patrie en s’immergeant complètement dans ses réalités. Joseph, bien sûr, n’a pas lu ce chapitre : il n’était pas encore écrit. Les descendants de Jacob en Égypte ne l’ont pas lu non plus, pour la même raison.

Ils disposaient d’autres sources d’information sur ce qui se passait dans la terre de leurs pères. Ce récit est important pour nous, afin que nous comprenions mieux combien tout ce qui arrive à Joseph est ambigu. Afin que, dès le début, on ne sache pas encore si le fait qu’il se retrouve finalement en Égypte est un bien ou un mal. À la fin du récit, cette ambiguïté disparaîtra. À la fin, mais pour l’instant elle demeure. Elle est posée par la logique du texte biblique, afin que, pour le moment, nous vivions avec elle.