RÉFLEXIONS pour Gn 14:1-24
Le récit de la guerre des rois dans le Livre de la Genèse est énigmatique. Non parce qu'il décrit la guerre de rois que les historiens ne sont toujours pas parvenus à identifier—les rois, ou plus exactement les dirigeants de cités-États, étaient nombreux dans la Palestine du temps d'Abraham. Ni parce qu'Abraham réussit à reprendre le butin et les prisonniers par une attaque nocturne soudaine—les milices urbaines des villes palestiniennes n'étaient pas très organisées ; ce n'était pas l'armée romaine, avec son camp militaire parfaitement conçu et ses soldats disciplinés, connaissant le service de garde. Le personnage le plus intéressant ici est Melchisédech, le mystérieux « roi de Salem », « prêtre du Dieu Très-Haut ».
C'est à lui qu'Abraham remet la dîme. Il la remet à lui et à son dieu, un dieu qui n'a aucun rapport avec le Dieu d'Abraham. « Dieu Très-Haut » n'est qu'une tentative de traduire le nom du dieu de Melchisédech—en hébreu, ce nom se prononce El Elyôn. Cet El Elyôn est le dieu que sert Melchisédech. Le Dieu d'Abraham n'est jamais appelé de ce nom nulle part ; Il possède d'autres noms, les Siens, qu'Il révèle à Abraham puis, plus tard, à Moïse. Le nom d'El Elyôn n'en fait pas partie.
On adore le dieu de Melchisédech à Shalem (Salem dans la Traduction synodale)—c'est l'ancien nom de Jérusalem. Là, à Jérusalem, un sanctuaire existait avant même l'arrivée d'Abraham en Palestine, et il ne devint yahviste qu'après la conquête de Jérusalem, alors encore appelée Shalem, par David, bien plus tard que les événements décrits dans le récit. Melchisédech était très probablement un desservant de ce sanctuaire. Mais certainement pas un prêtre. Le mot hébreu correspondant désigne un prêtre lévitique, qui n'existait pas encore à l'époque d'Abraham. Sa racine est cependant étymologiquement liée à la notion de prophétie, si bien qu'à l'origine le mot désignait plutôt un prophète qu'un prêtre.
Ainsi, Melchisédech—roi de Shalem-Salem et prophète d'une divinité appelée El Elyôn—bénit Abraham, qui est d'ailleurs qualifié d'« Hébreu » dans le récit. Jamais les Hébreux ne se sont appelés Hébreux dans leur propre langue ; leur autonyme a toujours été différent. Dans l'Antiquité, seul un étranger pouvait appeler un Hébreu un Hébreu, quelqu'un pour qui les Hébreux étaient des nomades, des nouveaux venus, des barbares. Le récit a manifestement été composé par les habitants locaux de la Palestine préhébraïque—ils vénéraient El Elyôn et son prophète Melchisédech.
Melchisédech bénit donc Abraham, et Abraham accepte sa bénédiction. Il connaît encore trop peu son Dieu pour Le distinguer d'El Elyôn, dieu local du tonnerre qui, comme tous les dieux du tonnerre, était « maître du ciel et de la terre », et parfois aussi, comme un autre dieu du tonnerre, Zeus, « père des dieux et des hommes ». Le temps viendra où Abraham comprendra la différence entre un dieu du tonnerre et son Dieu. Il viendra, mais pas immédiatement : il y aura encore des rencontres qui expliqueront beaucoup de choses à Abraham. Tout le chemin reste à parcourir, y compris la découverte du Dieu inconnu.
