RÉFLEXIONS pour Gn 3:1-24
À toutes les époques, le récit biblique de la chute a suscité de nombreuses questions chez ses lecteurs. Que signifie, que symbolise l'arbre de la connaissance du bien et du mal ? Pourquoi est-il mauvais de connaître le bien et le mal ? D'où vient le serpent dans le jardin d'Éden ? Et qu'est-il finalement arrivé aux hommes lors de la chute ? Beaucoup de choses dépendent de la réponse à la première question. Pourquoi la connaissance du bien et du mal était-elle dangereuse pour l'homme ? Pourquoi le fait de manger le fruit de cet arbre précis conduit-il à la mort, comme Dieu en avertit l'homme ? Certains ont pensé, et pensent encore, qu'il s'agit de ce que l'on appelle parfois « l'innocence enfantine », quoi que l'on entende par là.
On parle parfois directement d'« innocence » sexuelle, parfois d'innocence spirituelle et morale. Pour la première, les choses sont plus ou moins claires : Dieu a commandé à l'homme d'être fécond et de se multiplier avant même la chute, et Il ne pensait guère à d'autres moyens que celui qui est traditionnel et bien connu.
La seconde est un peu plus complexe, mais il n'est pas difficile de comprendre que, même si l'on considère les enfants comme « innocents » par rapport au bien et au mal, ce qui est en soi loin d'être évident, une telle ignorance exclut entièrement toute responsabilité spirituelle ou morale. L'homme serait alors une créature amorale à laquelle il serait absurde de prescrire quoi que ce soit comme commandement ou comme interdiction morale, voire simplement comportementale. Il s'agit évidemment d'autre chose. Dans l'Antiquité, on entendait souvent par « le bien et le mal » l'ensemble de la création, que l'on décrivait fréquemment au moyen de l'une ou l'autre paire d'opposés universels, de dimension cosmique, comme « le ciel et la terre » dans le Poème biblique de la Création.
« Le bien et le mal » formaient eux aussi une de ces paires. Or, dans la Bible, la connaissance est toujours quelque chose de pratique, et non d'abstrait ou de contemplatif : elle suppose de pénétrer dans ce qui est connu et de s'en rendre maître, et non de l'analyser à distance. Pour connaître le monde, il fallait s'y plonger tout entier, et plonger aussi dans tout le mal qui s'y trouvait. Ce mal était déjà dans le monde, puisque les anges étaient tombés avant l'homme, et le serpent du jardin d'Éden, qui symbolise la puissance des ténèbres, le confirme.
Il s'agit d'un serpent parce que, dans l'Antiquité, le serpent était précisément le symbole de diverses pratiques magiques qui, du point de vue biblique en tout cas, constituaient un mal et un défi lancé à Dieu. C'est ce désir de se plonger tout entier dans le mal du monde, de le goûter, puis de décider soi-même s'il est vraiment mauvais ou non, qui fait tomber l'homme. Il est tout à fait possible qu'au commencement l'homme n'ait nullement eu l'intention de se brouiller avec Dieu ou de Le défier.
Il voulait simplement essayer de créer son propre monde, où il déterminerait tout lui-même, y compris ce qui, pour lui, l'homme, serait le bien et ce qui serait le mal. Mais il n'avait manifestement pas les forces nécessaires pour créer un tel monde. Dès que ses « yeux s'ouvrirent », il vit sa nudité, sa propre incapacité à la lumière de la tâche qu'il s'était fixée.
Reconnaître devant Dieu une telle incapacité est effrayant, non parce qu'Il punira, mais parce qu'il faudra non seulement déchoir à ses propres yeux, mais aussi renoncer à un projet si remarquable, ou plutôt à une chimère. Alors, refusant de reconnaître l'évidence, l'homme commence à rejeter la faute sur son entourage, sur les circonstances, en un mot sur tout et sur tous sauf sur lui-même. Pourtant, pour Dieu, « la femme que Tu m'as donnée » et le serpent tentateur ne sont pas des excuses. Le refus de reconnaître sa responsabilité dresse un mur entre Dieu et l'homme, un mur qui déterminera désormais toute la vie de l'humanité, une humanité maintenant déchue.
