RÉFLEXIONS. Lectures orthodoxes.

RÉFLEXIONS pour Lc 10:19-21

Dans tous les systèmes ascétiques connus existe une règle très importante: l'attention de l'adepte doit être concentrée non sur les résultats obtenus, mais sur le processus même de l'œuvre ascétique. Il ne s'agit pas du fait que les nouvelles possibilités et capacités que l'homme acquiert sur le chemin spirituel ne viennent pas de Dieu mais des forces obscures: le diable est stérile, il ne peut rien donner à l'homme, et l'on ne peut donc rien recevoir de lui; il ne peut que gâter ce qu'il n'a pas créé. Il s'agit d'autre chose: en se concentrant sur ses capacités et possibilités nouvellement acquises, l'homme se détourne inévitablement de l'essentiel, de ce qui constitue le cœur de tout travail ascétique: la construction spirituelle de sa propre personnalité, l'édification en soi de ce noyau intérieur sans lequel il ne peut être question d'un changement qualitatif de sa propre vie.

Or tous les systèmes ascétiques sans exception ont pour but précisément le changement de l'état spirituel, une nouvelle qualité spirituelle de la vie, non de nouvelles capacités ou possibilités. De plus, se concentrer sur des réussites de ce genre se transforme facilement en complaisance envers soi-même, qui à son tour passe tout aussi facilement à l'orgueil, obstacle au mouvement spirituel ultérieur. Il peut sembler que Jésus aussi, en conseillant à Ses disciples de se réjouir non de ce que les esprits leur sont soumis, mais de ce que leurs noms sont écrits «dans les cieux», veut dire la même chose: déplacer l'attention des apôtres de leurs nouvelles possibilités vers l'essentiel qui constitue la base de leur vie spirituelle. Mais dans ce cas, il ne s'agit pas simplement de travail intérieur; il s'agit du Royaume, et cela change profondément les choses.

Dans tout autre cas, quelle que soit la pratique ascétique que nous considérions, il est question des efforts de l'homme lui-même, de son chemin, de ses réussites. Dans le cas des apôtres, il ne peut être question d'aucun succès ni d'aucune réussite propre, de même qu'il ne peut être question de succès ou de réussites de qui que ce soit parmi les hommes lorsqu'il s'agit du Royaume et de la possibilité de participer à sa vie. Et il ne s'agit pas de savoir si l'homme est mauvais ou bon: personne vivant sur terre ne mérite ni ne gagne le Royaume plus ou moins qu'un autre. Certes, le pécheur a plus de difficulté sur le chemin du Royaume que le juste, non parce que le juste mérite davantage le Royaume par sa nature, mais parce qu'il lui est plus facile de l'accueillir qu'au pécheur. Mais le juste aussi le reçoit gratuitement, et nullement comme un dû; sous ce rapport, il ne diffère en rien du pécheur.

Par le repentir, le pécheur ne gagne pas le droit au Royaume; par le repentir, il s'ouvre seulement le chemin vers lui, recevant la possibilité d'accueillir le don non mérité dont il serait autrement privé. Dans une telle situation, parler, à propos de la vie chrétienne, des succès ou des réussites du chrétien sur le chemin spirituel n'a évidemment aucun sens. On ne peut se réjouir ici que d'une seule chose: d'avoir part à ce Royaume et de vivre de sa vie, de ce que ton nom, selon les paroles du Sauveur, est «écrit dans les cieux».