RÉFLEXIONS pour Qo 1:1-18 — le 1 janvier 2010

RÉFLEXIONS pour Qo 1:1-18

En lisant le Livre de l’Ecclésiaste, il est difficile de ne pas remarquer sa tonalité quelque peu pessimiste. Son thème principal est l’absence totale de sens de tous les efforts humains dans un monde où rien ne change et où rien ne peut changer. En effet, si, comme le dit l’auteur du livre, les générations viennent et passent, tandis que la terre demeure inchangée (v. 2 – 4), que peut faire l’être humain ? À cet égard, le Livre de l’Ecclésiaste forme un contraste saisissant avec la tradition prophétique, tournée vers le Royaume messianique, et avec la littérature sapientielle traditionnelle, où, comme par exemple dans le Livre des Proverbes, la valeur de la sagesse et des efforts humains orientés vers l’acquisition de la sagesse et l’organisation de la vie n’est pas mise en doute.

La vision du monde de l’auteur du Livre de l’Ecclésiaste, au premier abord, rappelle surtout quelque chose de païen ; on trouve sans difficulté des motifs proches, par exemple, chez les stoïciens grecs et romains qui, comme la plupart des représentants des autres écoles philosophiques païennes, considéraient eux aussi le monde comme immuable et toutes les tentatives humaines pour le changer comme vaines (v. 9 – 11).

Bien sûr, on pourrait facilement expliquer cela par l’influence de l’époque dans laquelle vivait l’auteur du livre. Selon la majorité des chercheurs bibliques, son auteur était un homme qui vivait au Ve ou au IVe siècle av. J.-C., lorsque l’influence de la philosophie grecque et de la culture grecque sur la communauté juive et sur la Synagogue était déjà assez forte. Mais il ne s’agit pas seulement d’influences païennes. À cette époque, alors que la réforme menée au milieu du Ve siècle av. J.-C. par Esdras appartenait déjà au passé, la vie de la Synagogue et l’ordre religieux de la société juive, aussi bien en Judée proprement dite que dans la diaspora, étaient pleinement établis, et la vie religieuse suivait plus ou moins régulièrement une voie connue.

D’autre part, les attentes messianiques intenses, caractéristiques des premières générations de rapatriés revenus de la captivité babylonienne, appartenaient déjà au passé. La perspective messianique s’était éloignée vers un avenir indéterminé, et hors de son contexte il n’était pas question de parler de changements radicaux dans la vie du monde en général et de la société juive en particulier. Bien sûr, formellement, personne ne renonçait à la foi dans la venue du Messie et dans l’avènement du Royaume messianique, mais cette foi influençait peu la vie quotidienne de la Synagogue. De plus, à en juger par le caractère du Livre de l’Ecclésiaste et par le témoignage propre de son auteur, celui-ci n’appartenait pas au nombre des rabbins savants ou des maîtres de la Torah. Ses réflexions rappellent non pas les enseignements d’un rabbin, mais le discours d’un philosophe, qui sait de la Torah autant qu’en savait tout Juif croyant de cette époque. L’Ecclésiaste dit de lui-même qu’il était dirigeant (« roi ») d’Israël (v. 12), et dans le titre du livre on l’appelle « fils de David » (v. 1). Visiblement, tout cela a servi de fondement au rapprochement traditionnel de l’auteur du livre avec Salomon.

Cependant, dans l’usage hébreu, « fils » peut signifier simplement « descendant », si bien qu’il n’y a pas de fondement direct pour considérer Salomon lui-même comme l’auteur du livre. Il est possible que ce fût un homme qui occupait en Judée, aux Ve-IVe siècles av. J.-C., le deuxième poste par ordre d’importance, qui reçut à l’époque hellénistique le nom grec d’« ethnarque », c’est-à-dire « chef du peuple ». Après la captivité babylonienne, la Judée était une autonomie nationale juive, faisant partie d’abord de la Perse, puis des États hellénistiques (l’Égypte et la Syrie), et plus tard encore de l’Empire romain. À la tête de l’autonomie se trouvait le grand prêtre, et l’ethnarque était le deuxième personnage par ordre d’importance, un dirigeant laïc qui exerçait auprès du grand prêtre, en fait, les fonctions de premier ministre. De tels hommes n’avaient pas souvent de penchant pour la philosophie ; mais s’ils se décidaient malgré tout à « examiner tout ce qui se fait sous le ciel » (v. 13 – 14) ou à « connaître la sagesse et connaître la folie et la sottise » (v. 16 – 17), ils avaient bien sûr toutes les possibilités de mener une telle recherche. Et l’expérience de la vie les conduisait presque toujours, eux qui connaissaient la vie de l’intérieur, à la même conclusion que celle dont parle l’Ecclésiaste : tout est « vanité et tourment de l’esprit » (v. 14), et celui qui augmente la connaissance augmente la douleur (v. 18).